Souvenirs de campus

En trente-cinq ans de carrière, j’ai eu la chance de visiter des campus de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les sortes, pour me rendre compte que leur situation dans la ville ou en pleine nature, l’implantation des bâtiments, la disposition des facultés et des départements, l’agencement des salles de cours, des laboratoires, des bureaux des professeurs, l’aménagement des bibliothèques et des cafétéria en disent plus long sur le fonctionnement d’une université et l’état d’esprit qui y règne que l’histoire et les projets de l’institution, les discours de ses autorités, son organigramme, ses programmes d’études ou de recherches, les succès de ses célébrités. Enseigner dans une université qui ressemble à un camp de vacances le long d’une mer bleue où les étudiants discutent ou bouquinent paisiblement assis sur de vertes pelouses et où sont posés de-ci de-là de blancs pavillons baignés de soleil ; ou à un pittoresque village alpestre à flanc de montagne que l’on escalade ou que l’on dévale chaque fois que l’on doit se rendre à la bibliothèque ou à la présidence ; ou encore à une cité futuriste toute en acier et en verre, avec un enchevêtrement de terrasses, de passerelles et de souterrains, notamment de part et d’autre d’un lac ; ce n’est pas la même chose que d’enseigner sur un campus qui fait penser à un monastère, avec son chapitre, son cloître, ses habitudes, sa tranquillité et son consensus que l’on aurait peur de troubler ; à une prison, avec des gardes armés, des murs couronnés de barbelés, des miradors et des grilles aux fenêtres ; à une usine, avec ses règlements, ses cadences, sa hiérarchie affichée à l’entrée, ses casiers métalliques dans les couloirs, et cette ambiance d’ennui et de fatalité qui rend impatient de pouvoir en sortir ; à un asile psychiatrique où les fenêtres sont rares et où les salles capitonnées, les amphithéâtres lambrissés, les équipements sophistiqués semblent avoir été conçus pour les lavages de cerveau ; à un hall de gare où les étudiants et les professeurs entrent et sortent nonchalamment sans qu’on sache ce qu’ils viennent y chercher ; etc. Certains campus sont de véritables réserves naturelles où foisonnent toutes sortes de plantes et d’arbres exotiques, étiquetés ou sauvages, où évoluent en toute liberté, selon les endroits, des daims, des paons, des chauves-souris, des singes, des poules, des pélicans, des chèvres, des serpents, des chiens et des chats, parfois en nombre impressionnant ; des cafards aussi et autres petites bestioles rampantes, grimpantes et volantes pas moins antipathiques, aussi en nombre impressionnant, dans certaines résidences où l’on préfère dormir la lumière allumée. D’autres campus sont disséminés dans la ville, dans divers bâtiments, édifices, maisons, appartements, annexes, entre lesquels on se déplace d’heure en heure sans avoir l’impression de travailler dans la même institution. Je me souviens d’un campus au milieu d’un désert de neige, sur la route du transsibérien, où cocoonent d’illustres savants et leurs étudiants ; d’un autre, au milieu d’un désert de sable, de caillasses, et aussi de détritus, où je n’ai certainement pas regretté d’être passé ; d’un campus à moitié détruit à la suite d’une secousse sismique et qui le sera de nouveau quelques mois après ma visite. On sue toute l’eau de son corps dans la fournaise de certaines salles de cours, et on doit enseigner avec manteau, écharpe et bonnet sous d’autres latitudes. Quand des universités sont détrempées par les moussons, d’autres menacent d’être emportées par un cyclone (souvenir de bagages à boucler au milieu de la nuit dans une résidence dont le toit risquait de s’envoler) ; peut-être existe-t-il encore au sous-sol d’une université que j’ai beaucoup fréquentée une salle informatique où les ordinateurs, toujours dans leur emballage d’origine, attendent qu’on assainisse les lieux et qu’on y rebranche l’électricité. Des campus sont des musées où les murs sont couverts de tableaux et de tapisseries, où les parquets crissent sous les pas et où les bibliothèques rappellent d’anciens clubs londoniens, sans les effluves de cigare. Il arrive parfois que des sites autrefois prestigieux, des façades majestueuses cachent aujourd’hui de misérables installations, des salles de cours où les étudiants doivent s’asseoir par terre et les enseignants écrire sur des tableaux défoncés avec des craies râpeuses à la lueur d’une ampoule nue qui balance au bout de son fil : j’y ai probablement connu mes meilleures expériences ! Il arrive aussi que des infrastructures ultramodernes et des équipements high-techs cachent des misères pédagogiques, culturelles, humaines dont on n’ose imaginer les effets à long terme sur des étudiants qui y font leur apprentissage ou sur les chercheurs qui y préparent le monde de demain. J’ai aussi été invité à donner des conférences dans des universités hérissées de drapeaux et pavoisées de calicots contestataires dans des pays où les étudiants risquaient pourtant de se retrouver en prison ou de disparaître du jour au lendemain ; dans des universités où les étudiantes, toutes voilées de pied en cap, s’engagent dans leurs propos en plein auditoire comme peu d’autres oseraient le faire dans des contextes moins dangereux ; dans une université où l’imposant recteur, tout au long du tour du propriétaire dont il me faisait l’honneur, était ovationné par la foule des professeurs et les étudiants qui se formait à son passage. Il y a les campus où on se rend à pied, à travers bois, en métro, en décryptant le nom des stations, en bus scolaire, en rickshaw, à ski, en tap-tap, coincé entre des cageots et des paniers, en vélo, en moto, derrière un étudiant qu’on aurait souhaité plus prudent, en camionnette, escorté d’un soldat le fusil sur les genoux. Les professeurs invités y sont accueillis par des chansons, par des embrassades, par de longs discours, par des cadeaux, par des prières, ou seulement avec la liste des conférences et des réunions prévues pendant leur séjour (« 14:30-16:30 : Méthodologie de la recherche en didactique des langues – salle C/II/3.14 »).  Il y a aussi eu ce campus en grève qu’on a dû évacuer en urgence, la voiture encerclée et secouée par des groupes d’étudiants hurlant et menaçant, roulant au pas entre des blocs de pierre et des pneus en flammes, le chauffeur distribuant par la vitre entrouverte des bakchichs à des manifestants masqués pour pouvoir passer à la barricade suivante, et progresser ainsi jusqu’à la sortie de la ville durant les plus longues et angoissantes minutes de ma vie. Je pourrais aussi comparer les bibliothèques, certaines vastes, somptueuses, abondantes à en donner le vertige, d’autres réduites à quelques ouvrages classés précieusement et fièrement exhibés sur des rayons quasiment vides (souvenir d’un département lointain où les étudiants, particulièrement doués, apprenaient le français dans de vieilles revues Jours de France conservées comme des reliques) ; les guests houses et les résidences dont certaines mériteraient cinq étoiles au Guide Michelin, tandis que le confort et la propreté d’autres rappellent d’antiques auberges de jeunesse (souvenir d’étudiants venant chaque soir prélever sur une montagne de houille déversée au milieu du campus le seau de boulets nécessaires pour chauffer leur chambrée) ; les cantines qu’il vaut mieux éviter ou celles où l’on a la chance de découvrir les charmes de la gastronomie locale. Mais ce sont bien entendu les collègues et les étudiants que l’on rencontre dans ces universités qui font la différence, quand on comprend que cette visite, ces conférences, ces échanges, ces projets de collaborations sont de réelles opportunités pour eux de s’ouvrir vers le monde, la francophonie, la langue française. Je ne peux pas terminer sans évoquer ce doyen qui tenait à bout de bras sa faculté uniquement grâce aux missions bénévoles de ses collègues étrangers, et qui a succombé sous les gravats de son université lors du tremblement de terre qui a ravagé son île. Et ces étudiants qui n’ont guère plus qu’un cahier et un stylo pour travailler, qui ne peuvent s’empêcher de somnoler pendant les cours parce qu’ils ont marché trois heures sans rien avaler pour assister aux enseignements et qui doivent marcher autant pour retourner chez eux. Terminer aussi en regrettant qu’en se modernisant, surtout dans les pays en voie de développement, les universités finissent par se ressembler toutes, sur le modèle occidental. L’architecture suit le mouvement de l’internationale académique qui – au moyen de multiples conventions et évaluations – uniformise les structures et les programmes universitaires pour mieux les comparer à partir des mêmes critères et pour susciter cette concurrence que l’on estime maintenant être la condition sine qua non du progrès… pour peu que l’on s’entende sur cette notion de « progrès » et pourvu qu’il permette à toutes les étudiantes et tous les étudiants du monde qui le souhaitent d’entreprendre des études universitaires dans de bonnes conditions.