La francophonie a-t-elle une âme?

(Le Billet du Président, Le Français dans le Monde,  n°413)

Il y a peu, j’ai eu avec le directeur de la collection « L’âme des peuples » (Éditions Nevicata), qui publie des portraits tout en finesse et en contraste de pays et de villes, une intéressante discussion à propos de cette âme qui caractériserait les Vietnamiens, les Brésiliens, les Suisses, mais aussi les Viennois, les Bordelais, les Bruxellois à qui, entre autres, un de ces petits ouvrages est consacré.

Sans envisager ici les considérations religieuses ou nationalistes, partons simplement de l’étymologie selon laquelle l’âme serait le souffle qui donne la vie, le principe qui « anime » une personne, en l’occurrence un groupe de personnes qui partagent le même territoire et/ou la même culture et/ou la même histoire et/ou… Si on se pose cette question et si on donne ce titre à une collection, ce n’est probablement pas sans rapport avec la crise d’identité que traverse actuellement l’humanité entière, semblerait-il, à l’épreuve de la globalisation.

En fait, aucun environnement géographique, ni événement historique, ni système politique, ni modèle culturel, ni obédience religieuse, ni œuvre artistique ne peut, pris à part, définir un peuple, une nation, une communauté avant que ses membres n’y projettent leur imaginaire, ne l’investissent de valeurs qui les dépassent et les englobent. Si les peuples ont une âme, elle n’est pas donnée, elle est éventuellement à découvrir, mais elle est en tout cas à « animer ». Bref, pour avoir une âme, il faut y croire !

À ce titre, on peut se demander si la francophonie aussi a une âme, à partir d’un principe culturel spécifique et commun que pourrait induire la pratique d’une langue commune. Le défi reste de trouver la dialectique adéquate entre ce principe culturel francophone (à reconstruire et à réinvestir sans cesse), et les imaginaires, les situations et les histoires particulières, souvent très dissemblables, voire antagonistes, qui caractérisent les francophones européens, maghrébins, centre-africains, américains ou asiatiques, et leurs relations.

Malgré ces conditions existentielles et institutionnelles difficiles, on peut tout de même observer que l’interculturalité qui participerait de l’âme francophone est bien à l’œuvre dans les domaines artistiques, littéraires, linguistiques où l’on assiste à une réelle et vivifiante fécondation mutuelle des différentes cultures et à l’émergence d’une culture francophone reconnaissable et appréciée dans le monde entier. Ce qui ne signifie malheureusement pas que cette interculturalité suffise à assurer aujourd’hui la solidarité entre ces pays francophones et suffira à maintenir demain le français comme langue privilégiée, dans l’enseignement en Afrique par exemple.

Pour conclure sur un plan plus personnel, j’ai toujours plaisir à constater, lors de mes contacts et de mes voyages, sans pouvoir toujours l’expliquer, qu’au-delà de particularités irréductibles – heureusement ! – et en dépit des effets uniformisateurs de la mondialisation – inévitablement ! –, qu’existe bien un état d’esprit francophone sans nul autre pareil. Alors, oui, on peut invoquer l’âme de la francophonie, la revendiquer, la promouvoir, la partager !