L’unique, le multiple

C’est entendu : à tous ses niveaux, microscopiques ou galactiques, l’univers est composé d’une infinie variété d’éléments avec des propriétés et de caractéristiques infiniment variées qui se combinent selon des formes et des modalités infiniment variées pour constituer, dictées par le hasard et la nécessité, des configurations infiniment variées. Comme une planète, un caillou, une plante ou un microbe, l’homme est une de ces configurations, peut-être un peu plus complexe, que peut prendre la variété inhérente à la réalité, en l’occurrence au vivant. Et chaque homme est une variante de cette configuration. Ainsi tous les habitants du monde ne se distinguent-ils seulement que par la subtile et fortuite combinaison des éléments divers et multiples qui les constituent tous.

Cette réalité est par ailleurs instable, non seulement entraînée par le temps, mais aussi animée par des forces internes. Ces mouvements sont parfois imperceptibles parce que trop petits comme celui des atomes dans un caillou, ou parce que trop grands comme celui de la Voie lactée. Entre les deux, chaque homme connaît aussi des fluctuations physiques et psychiques (si tant est qu’il y ait une différence) dont il est largement inconscient et qui conditionnent pourtant sa vie à chaque instant. À chaque instant effectivement, serait-ce de manière imperceptible, nous sommes différents en fonction d’incessantes et incontrôlables activités biologiques ou chimiques dans notre intestin ou notre hypothalamus, sans parler de nos cellules qui n’arrêtent pas de se renouveler toute notre vie. Non seulement l’individu singulier n’est qu’une configuration particulière dans le monde, mais elle ne l’est aussi qu’à un moment particulier dans le temps.

Dans ces conditions, comment pouvons-nous nous croire uniques, c’est-à-dire à la fois « un » et « différent », et suffisamment libres, autonomes et responsables pour que chacun d’entre nous continue à dire « moi, je ». Nous sommes tellement composites et instables qu’il ne nous est pas possible de savoir sur quoi repose cette conviction que nous constituons malgré tout une entité singulière et constante. Les limites de notre corps, la peau qui en est l’enveloppe suffisent-elles à faire de nous une seule et même réalité? Et notre mémoire suffit-elle pour nous convaincre que nous restons toujours la même personne malgré ces incessantes transformations internes et interactions externes?

Aussi sommes-nous condamnés à construire au jour le jour notre identité en fonction du monde intérieur qui nous constitue et du monde extérieur qui nous entoure, et qui, tous les deux, nous transforment en se transformant dans cesse. Je suis à la fois unique et multiple : unique parmi le multiple, même si la différence tient à très peu de chose, multiple au sein de l’unique, même si la cohérence est parfois difficile. À la faveur de mouvements centrifuges et centripètes, comparables à ceux qui animent l’univers, chacun se sent selon les moments plus ou moins en harmonie avec soi-même comme avec les autres, plus ou moins différents, plus ou moins semblables. Mais l’individualité reste un acte (de parole) : « Je » serait un autre s’il ne disait « Je ».