Transmettre, changer le monde

Pour les enseignants, la question sera toujours la même, aussi insoluble que lancinante : comment intervenir, peut-être pas pour changer le monde et le système, mais en tout cas pour réduire leurs dysfonctionnements ou au moins à ne pas y contribuer. Il ne faut évidemment pas minimiser l’impact de notre enseignement mais surtout de notre attitude dont nous donnons l’exemple à des milliers d’enfants et de jeunes gens au cours de notre carrière. Même si nous ne les reconnaissons pas toujours quand nous les croisons vingt ans plus tard par hasard dans la rue, nous avons l’heureuse surprise qu’eux se souviennent, peut-être pas de nos cours, mais bien de notre personne. Ces rencontres démontrent a posteriori notre responsabilité : oui, nous pouvons faire la différence, dans un sens comme dans un autre, dans la vie de nos élèves, et par leur intermédiaire, dans le fonctionnement de la société. En tout cas, pas plus le principe de neutralité que le devoir de réserve ne pourrait justifier l’aveuglement, le silence ou l’indifférence.

Mais on n’est pas pour autant contraint à mener dans notre école ou dans notre université la « guérilla intellectuelle » (le mot est de Roger-Pol Droit). Entre une révolution aussi hasardeuse qu’improbable et de nouvelles réformes cosmétiques sans suite, on peut miser sur la métamorphose dont Edgar Morin fait l’éloge (Le Monde, 31.12.2010) et que lui inspirent aussi bien l’histoire que la nature : « L’idée de métamorphose, plus riche que l’idée de révolution, en garde la radicalité transformatrice, mais la lie à la conservation (de la vie, de l’héritage des cultures) ». Avec beaucoup d’optimisme, le philosophe annonce que « Tout en fait a recommencé, mais sans qu’on le sache. Nous en sommes au stade de commencements, modestes, invisibles, marginaux, dispersés. Car il existe déjà, sur tous les continents, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou de la réforme de vie. »

Mais pour déclencher ces métamorphoses, faut-il qu’il y ait un ver dans la soie ; pour que des graines germent, faut-il encore en semer ; planter des glands par monts et par vaux, comme le berger de Giono, pour voir un jour avancer des forêts. Sans verser dans l’idéalisme champêtre, qui pourraient être mieux motivés, formés et placés que les enseignants pour ensemencer chez les jeunes l’esprit d’initiative, la curiosité intellectuelle, le libre examen, le sens critique, le goût de l’innovation, non seulement à propos des matières enseignées, mais aussi des conditions, des modalités et des finalités de leur enseignement, du système épistémologique, éducatif, politique dans lequel il est organisé ? Par exemple, en le replaçant dans son contexte, il est plus facile de mettre en perspective le système dans lequel on est plongé, d’en saisir le caractère relatif, historique, circonstanciel, culturel, de questionner les valeurs sur lesquelles il repose et vers lesquelles il tend. Et parmi les enseignants, qui pourraient alors être mieux motivés, formés et placés que les enseignants de langues et de cultures pour ensemencer le recul culturel, l’ouverture d’esprit, la conscience autocritique,  la compréhension et le respect des différences, l’intérêt et l’empathie pour l’Autre, la convivialité et la solidarité humaines? Ces attitudes et des démarches pédagogiques, pas aussi innocentes et inoffensives qu’il y paraît, permettent non pas de détruire le système, mais de le remettre au service de ses usagers, et de rendre ceux-ci, dès que possible, prêts à le changer ou à en changer pour un monde meilleur certes, mais pour tout le monde.