Fonctionnement, fonction

On pourrait longuement discuter de savoir si c’est l’homme qui a fait le langage ou si c’est le langage qui a fait l’homme tellement leurs existences sont indissociables. Par contre, pas de doute à ce propos, c’est bien l’homme qui a fait la linguistique, une discipline aussi ancienne que l’écriture probablement. On ne s’étonnera pas que les conceptions et les explications de cette science à propos du langage entretiennent des rapports étroits avec la manière dont l’homme se conçoit et explique ses relations avec le monde et les autres. On a pu s’en rendre compte au cours du vingtième siècle qui a connu plusieurs mutations culturelles, sociales, intellectuelles, civilisationnelles, et au cours duquel la linguistique a également vécu en quelques dizaines années deux révolutions radicales. En changeant ainsi complètement de perspectives et de paradigmes, elle a entraîné avec elle l’ensemble des sciences humaines dont elle a représenté à la fois le carrefour et le modèle.

La première révolution est plutôt galiléenne dans la mesure où la linguistique, en la personne de Saussure, va considérer la langue comme une structure mécanique autonome et intégrée qui dépend des interactions systématiques que toutes ses unités (de son et de sens) entretiennent les unes sur les autres pour assurer son fonctionnement. Chaque langue constitue une structure originale, avec ses propres éléments et ses propres règles. Et c’est aussi le cas pour chaque communauté où elle est parlée, et, dans ces communautés, pour chaque groupe social, pour chaque activité culturelle, pour chaque période historique, et même pour chaque individu. En effet, nous constituons chacun un système organique, un peu à l’image de notre corps, articulé aux autres. Le monde n’est plus que pièces et rouages, décomposition et interconnexion, emboitement et fonctionnement.

Il n’a pas fallu attendre la fin du siècle pour qu’ait lieu une nouvelle révolution, dans le sens contraire à la précédente, plutôt einsteinienne celle-ci. Les linguistes post-structuralistes vont effectivement relativiser cette approche formaliste et mécaniste du langage, de la société, de la culture, de l’homme en général, en les replaçant dans leur contexte humain… la moindre des choses pour les sciences humaines! Pour ce faire, ils vont opéré le partage, depuis lors fondamental, entre l’énoncé et l’énonciation. L’énoncé est constitué des mots et des phrase que l’on dit ou écrit, et auxquels s’intéressaient seulement les structuralistes ; tandis que l’énonciation représente le contexte personnel et situationnel dans lequel ces mots et ces phrase sont dits ou écrits. Pas d’énoncé sans énonciation, pas de communication sans interaction entre ces deux réalités. Cette nouvelle approche linguistique, discursive et pragmatique, ouvre la porte vers une conception plus globale, plus complexe, plus dynamique, plus fonctionnelle de la communication, et des activités humaines en général. Pas sans abus non plus : après le formalisme et la mécanisation exacerbées des structuralistes, les pragmaticiens vont exagérément instrumentaliser la langue et la culture.

Même si elles ont donné lieu à des révolutions épistémologiques, ces deux approches sont plus complémentaires qu’opposées. Notre question est maintenant de savoir dans quelle mesure le linguiste (et ses étudiants), quand il les voit ainsi se succéder et se renouveler ainsi, ne s’identifie pas avec les théories auxquelles il recourt? On ne peut pas douter que notre pensée et notre vie personnelle se déroulent et s’organisent – dans une certaine mesure – de manière systématique – comme notre langue et la société, selon les structuralistes -, qu’une multitude de mécanismes interconnectés (cognitifs, psychologiques, idéologiques) les régissent et nous conditionnent, même à notre insu. Il n’est certainement pas moins vrai que beaucoup de nos idées, faits et gestes échappent à ces mécanismes en fonction de circonstances imprévisibles, de pulsions irrationnelles, de rencontres fortuites, de nouveaux projets, d’actes gratuits, d’inspirations artistiques ou d’aspirations spirituelles. Dans la langue comme dans la vie, l’intuition, l’empathie, la créativité submergent le système, qui doit s’adapter et se transformer pour ne pas sombrer et nous noyer par la même occasion. En tout cas, pour la langue comme pour la vie, les deux bonnes questions à se poser, l’une autant que l’autre, sont bien : « Comment ça marche? » mais aussi « À quoi ça sert? ».