Solitude, foule

À qui donner raison, à Fabienne Thibault qui regrette qu’on est toujours tout seul au monde ou à Gilbert Bécaud, convaincu que la solitude n’existe pas? Tous deux exposent le dramatique paradoxe de notre monde surpeuplé et individualiste où l’on se sent de plus en plus seul alors qu’on est de plus en plus envahi par les autres, physiquement, dans les villes qui entassent, empilent, débordent et s’exportent partout, comme psychologiquement, dans nos manières de penser, d’agir, de vivre qui se banalisent, se dépersonnalisent, se désincarnent. Réel, pour des personnes âgées qui sont abandonnées, ou ressenti, pour des adolescents qui s’estiment incompris, l’isolement et l’indifférence sont des morts sociales qui peuvent entrainer la mort tout court. Cette désolation des âmes et cet exil des corps ne peuvent que s’accroître au fur et à mesure que les relations deviennent virtuelles et stéréotypées, dans environnement qui devient aseptisé et anonyme. Comme le souhaitent les politiciens et les commerçants de la mondialisation, il n’y a plus de sociétés, seulement des individus. La famille se désagrège, l’école se radicalise… on apprend maintenant la solitude dès son plus jeune âge.

Il est aussi vrai que la solitude est inhérente à la condition humaine, que la conscience, la souffrance, la jouissance, sont solitaires, le bonheur profond aussi, pourrait-on dire, même s’ils peuvent être causés par les autres et qu’on souhaiterait pouvoir les partager avec certains d’entre eux. La solitude touche au principe de l’être, unique, autonome, responsable, passage nécessaire pour pouvoir s’associer à d’autres individus, distincts et complémentaires, et pour former ensemble des groupes où ils s’aident et s’enrichissent mutuellement. Solitaire et solidaire renvoient l’un à l’autre. Il semblerait pourtant que nos contemporains ne s’en rendent plus compte. Pris dans l’agitation d’activités contraignantes et la cohue de contacts superficiels, ils ont ou se donnent de moins en moins l’occasion d’être seuls… avec eux-mêmes pour se retrouver, se reconstituer, se découvrir. Si pour certains, l’enfer, c’est les autres, surtout s’ils sont nombreux (même si un seul suffit pour vous empoisonner la vie), pour d’autres – qui ne peuvent vivre qu’accompagné ou la TV allumée – l’enfer est d’être seul. Les deux grandes maladies du XXIème siècle sont l’autisme et l’autophobie.

Comme toujours, c’est plus une question de tempérament que de choix – on est plutôt extraverti ou introverti, il faut l’accepter et le faire accepter -, de circonstances que de principes – on recherche la solitude quand on en a assez du groupe et vice versa -, de combinaison que d’absolu – il y a mille manières de se situer par rapport aux autres : à côté, au centre, en avant, à la marge, au loin,… Pour ma part, j’ai souvent le sentiment de ne jamais être à la bonne distance, ou trop loin, ou trop près, peut-être parce que je suis myope et hypermétrope à la fois. Puis, il y a tellement d’autres en moi-même que je ne me sens jamais seul, trop occupé à mettre tout ce petit monde d’accord.