Silence, bruit

Si la langue sert à communiquer, comment se fait-il que plus on parle moins on en dit ?! C’est bien la situation paradoxale et désespérante que nous vivons actuellement quand tout le monde s’exprime partout et tout le temps, et surtout à tort et à travers, sans pour autant s’écouter et encore moins se comprendre. Au siècle dernier, la parole était généralement réservée à des élites qui la monopolisait sous prétexte qu’ils s’en servaient à bon escient, qu’ils avaient fait de longues études, qu’ils étaient experts en la matière, qu’ils avaient été mandatés par les autres, qu’ils occupaient de hautes responsabilités, et surtout parce qu’ils exerçaient le contrôle des moyens de communication. Les autres se taisaient, de bon gré ou non. Aujourd’hui, tout le monde a heureusement l’occasion et les moyens de prendre la parole, dans les médias ou sur Internet, en particulier… mais ce n’est malheureusement pas beaucoup plus profitable ni équitable qu’auparavant. Car les canaux de communication, ainsi que les capacités d’attention sont saturés depuis longtemps déjà, ce qui fait que les discours que l’on entend dans cet assourdissant tapage médiatique ne sont pas les plus intéressants, au contraire ! On pourrait même dire qu’une forme de censure s’est substituée à l’autre : d’une époque où l’on ne pouvait pas parler on est passé à une autre où l’on ne peut pas se faire entendre. Au point de décourager les plus sensés et les plus créatifs à garder leurs réflexions et leurs idées pour eux, que ce soit dans les plus petits groupes ou dans la société en général.

La linguistique connaît très bien ce phénomène qu’elle a analysé à différents niveaux. Au  plus élémentaire, elle a décrit l’interaction nécessaire entre ces deux exigences contradictoires mais complémentaires que sont la redondance et la pertinence. La première, la redondance, assure la cohésion du discours : les mots comme les idées qu’on associe et qu’on articule doivent avoir un minimum des points communs pour que les propos soient compréhensibles ; tandis que la seconde, la pertinence, assure la progression de ces propos qui doivent apporter continuellement de nouvelles informations, sous peine de se répéter et de se prolonger inutilement. L’élément pertinent est précisément celui qui fait la différence ; en l’ajoutant, on dit autre chose. Parler consiste donc à trouver la bonne combinaison et succession d’anciennes et de nouvelles informations pour assurer la bonne dynamique de la communication, sinon on est condamné à se répéter ou à se taire.

À un niveau plus large, mais aussi fondamental, la cybernétique, les théories de l’information et de l’entropie expliquent que plus une information est prévisible, moins elle apporte d’information, et inversement, moins elle est prévisible, plus elle apporte d’information. Comme ironisent les journalistes, un chien qui mord un évêque ne fait pas la une, mais bien un évêque qui mordrait un chien. L’information relève donc d’une incongruité, c’est-à-dire de surprises, de ruptures, de désordre, et augmente donc le degré d’entropie (ou d’incertitude) d’un système. Ce qui explique qu’il devient de plus en plus difficile de surprendre, ou simplement d’intéresser dans une société où le sensationnel, l’extraordinaire, l’incroyable se banalisent, où les événements, les scoops et les buzz se multiplient, se succèdent et créent une affolante surenchère médiatique. Comment croire que les voix qui parviennent à se faire entendre dans ce brouhaha tonitruant et cacophonique, généralement pour très peu de temps, puissent être les plus significatives ou les plus belles ?

Entre le silence et les cris, il est cependant encore possible d’entendre la douce petite musique des mots et des idées, pas aussi anodine ou inoffensive qu’on pourrait le croire, pas seulement chez les écrivains ou les philosophe, certains touchés comme les autres par l’excitation et la corruption des médias, mais plutôt chez de simples artisans de la langue qui continuent malgré tout ce tintamarre à parler et à écrire sincèrement et modestement pour apporter le témoignage de leur vie et de leurs aspirations.