Signifiant, signifié

Voilà maintenant de nombreuses années que j’enseigne la linguistique à des étudiants qui n’en avaient guère entendu parler auparavant, et j’ai souvent constaté qu’un des moments les plus significatifs de leur initiation a lieu quand on leur présente l’opposition entre le signifiant et le signifié. Même si elle paraît simple et banale pour les personnes averties, rappelons-nous tout de même qu’il y a à peine un siècle que cette distinction est évidente pour les linguistes eux-mêmes, après que Saussure a fondé sur cette dichotomie comme sur plusieurs autres aussi radicales ses théories du langage qui ont influencé plusieurs générations de scientifiques. Il est vrai que dans nos échanges quotidiens, le langage nous est tellement familier, naturel, spontané, qu’il passe inaperçu, comme s’il était transparent et laissait transparaître directement nos pensées ou nos intentions. Il n’y a que lorsqu’un enfant apprend à lire que la langue offre une certaine résistance, ou lorsqu’il devient poétique, qu’il prend une certaine consistance, et forcément lorsqu’on est confronté à une langue étrangère qui nous oblige à reconsidérer le monde au travers d’un nouveau filtre lexical et syntaxique. Donc, entre le monde extérieur et notre monde intérieur, le langage a bien une réalité physique dont la linguistique fait prendre conscience, ce qui permet d’ailleurs d’en mieux maîtriser l’usage. Cette réalité est avant tout celle des vibrations sonores que provoquent les cordes vocales de mon interlocuteur et qui viennent stimuler le tympan dans le creux de mes oreilles, et les nerfs auditifs qui se trouvent derrière, puis les neurones auxquels ils sont reliés ; ou celles de l’image des lettres qui sont inscrites sur mon écran et qui viennent s’imprimer sur mes rétines, avec une réaction en chaîne semblable. C’est cet indispensable composante physique du langage qu’on appelle le « signifiant » : sans signifiant pas de signe, pas de signification, pas de communication… à moins de croire à la télépathie.

Mais ce « signifiant » ne peut servir à la communication que s’il renvoie à un « signifié », c’est-à-dire à un concept, une image, une notion qu’il lui est spécifiquement et automatiquement associé dans notre cerveau depuis que l’on a appris à parler cette langue. Dès qu’on lit ou entend les signifiants « chat », « souris » et « attraper », se produisent aussitôt, comme par réflexe, les représentations mentales correspondantes qui permettent à la phrase « Le chat attrape la souris » d’avoir une signification compréhensible aux personnes qui parlent la même langue. Si cela peut-être une révélation pour certains de se rendre compte que le signe, linguistique notamment, est composé de ces deux faces, le signifiant et le signifié, opposées mais indissociables comme le recto et le verso d’une même feuille de papier, cela peut en être une autre que de prendre toute la mesure du fait que leur association, qui nous semble naturelle et absolue, ne l’est pas du tout, sauf pour les onomatopées, jusqu’à un certain point. L’arbitraire du signe est difficile à admettre pour les profanes, surtout s’ils sont monolingues, qu’il faut convaincre que c’est uniquement par convention qu’un « chat » s’appelle « chat » ou bien « gatto », « cat », « kissa », « köttur », « mačka »,… ou même « schtroumpf » si on l’avait voulu.  Oui, le langage, c’est du théâtre : on revêt les choses et les idées d’un vêtement pour qu’ils puissent paraître en scène ; il arrive même qu’il n’y ait rien de bien réel sous ces habits qui font le moine.

On peut évidemment extrapoler et se demander si les objets du monde concret dont attestent pourtant nos organes perceptifs ne sont finalement pas qu’une partie de la réalité, voire une virtualité, c’est-à-dire des signifiants insignifiants, s’ils ne sont associés à leurs signifiés qui, eux, relèvent d’une initiative de notre monde intérieur, individuel ou collectif. La signification ne serait alors qu’un compromis, instable et précaire, la réalité comme la pensée n’existant qu’en fonction des rapports qu’elles entretiennent l’une avec l’autre à la faveur du langage. Elles resteraient toutes deux « en puissance » jusqu’à ce que le langage s’en empare pour en faire des réalités ; sinon : nulles et non avenues. En fait, on ne devrait d’ailleurs parler non de langage mais de langues sachant que chacune d’entre elles les associe et les actualise de manière différente. Cela donne le vertige, n’est-ce pas ?, mais sachez cependant que d’autres linguistes ont extrait cette réalité du face-à-face entre le signifiant et le signifié, en transformant la dichotomie en triade et en y ajoutant un pôle « référent ». Ce qui implique que la réalité concrète existerait indépendant du langage ou de la langue qui la nomme et la décrit. D’accord, mais aurait-elle pour autant une signification ? La question reste ouverte…