Sens, non-sens

Les neurosciences ont révélé que notre compréhension du monde et de tout ce qui peut s’y passer repose sur les innombrables connexions qui se produisent spontanément entre nos neurones dès qu’ils sont stimulés par notre perception, notre mémoire, notre imagination. Se forment ainsi temporairement ou durablement dans notre cerveau des images qui constituent notre représentation de la réalité, le seul moyen que nous ayons de la connaître, de nous y (re)trouver, éventuellement d’agir sur elle. C’est donc en s’organisant entre eux que nos neurones nous permettent non seulement d’organiser les éléments du monde (y compris de notre monde social et intérieur), mais aussi de lui donner une signification. Pour illustrer cette activité cérébrale, Il faut préférer, à la métaphore du puzzle qui présupposerait un et un seul modèle prévu d’avance, celle du jeu de construction où l’on crée un objet et son usage, parmi d’autres possibles, à partir des différents matériaux mis à disposition.

En tout cas, rien ne rebute davantage un cerveau et son propriétaire que les pièces en vrac, que le monde sans ordre ni finalité, que le non-sens (si ce n’est pour en rire quelques brefs instants avec Woody Allen pour se rassurer). Il suffit que l’on soumette deux indices à notre intelligence, par exemple deux mots, pour qu’elle les compare aussitôt l’un à l’autre, les associe, les articule, puis qu’elle cherche un troisième qui partagerait des points communs avec les deux premiers pour les combiner, et ainsi de suite. Les hommes, dès leur naissance, sont à la recherche perpétuelle de sens, sens qu’ils créent plus qu’ils ne trouvent dans le monde, en sélectionnant ce qui y contribue à leurs yeux, et en ignorant ou en excluant le reste. La preuve en est, pour poursuivre nos exemples ludiques et linguistiques, le jeu du « cadavre exquis » qu’ont inventé les poètes surréalistes pensant solliciter leur inconscient collectif par l’écriture automatique. Cet exercice prouve seulement l’incroyable créativité de notre cerveau pour donner à tout prix un sens à ces phrases complètement absurdes formées à l’aveuglette. Les simples concours de circonstances font également l’objet de construction de scénarios a posteriori pour les justifier : il suffit qu’il brise un miroir le matin et croise un chat noir l’après-midi pour que le superstitieux se mette à chercher l’échelle sous laquelle passer le soir, pour finalement arriver à la conclusion qu’il va lui arriver malheur, ce qui sera probablement le cas. En matière d’apprentissage, de la langue notamment, pour rester dans le même domaine, pas besoin que deux phénomènes aient lieu souvent ensemble (co-récurrence) pour qu’un bébé en enregistre et n’en reproduise spontanément l’usage qui correspond à ce qu’il apprendra plus tard être une règle.

C’est cette quête éperdue de sens, quasiment instinctive, qui permet à l’homme de découvrir-inventer le monde au travers de ses systèmes scientifiques, philosophiques, religieux, et avant tout linguistiques. C’est cette quête qui le distingue des animaux qui s’en tiennent généralement au décodage des indices qui leur permettent de trouver un abri sûr, un bon repas ou une partenaire bienveillante. Certains esprits grincheux répondront certainement que le sens de notre vie non plus ne dépasse parfois guère cette ambition.