Développement, appauvrissement du monde

Quand on retourne après plusieurs années dans le Maghreb, en Afrique subsaharienne, en Asie, en Inde où l’on a vécu ou séjourné très souvent, est-on réactionnaire, néocolonialiste, ou égocentrique si l’on regrette qu’aient été modernisés, si ce n’est rasés et remplacés, les édifices vétustes, les sites anciens, les vieux quartiers que l’on avait tant appréciés ? Bien sûr que le bien-être, la prospérité, la sécurité, la salubrité y gagnent et que l’on ne peut pas demander aux habitants de continuer à vivre dans la misère pour satisfaire notre penchant à la nostalgie et notre obsession de l’authenticité. La question, qui n’est pas de discuter le développement mais sa nature et ses modalités, dépasse le cadre des souvenirs personnels et engage l’avenir des différences qui ont caractérisé et enrichi l’humanité… jusqu’à présent.

La modernisation semble en effet se manifester systématiquement de deux manières qui peuvent d’ailleurs se combiner: d’une part on occidentalise les villes, et forcement la vie qu’on y mène, à tel point qu’elles finissent toutes par se ressembler, comme leurs aéroports et leurs universités, ou plus précisément ressembler aux métropoles américaines qui servent d’exemples déjà depuis un siècle. D’autre part, pour donner le change, on monte en épingle, soit en en restaurant quelques spécimens, soit en les reproduisant à l’identique (éventuellement en polyester), en tout cas en les isolant et en les caricaturant, quelques  particularités architecturales ou culturelles locales qui ont une valeur touristique, c’est-à-dire marchande.

Devant cette occidentalisation galopante de la planète – certains villages de ma connaissance sont devenus méconnaissables en 30 ans -, on est obligé de clarifier ce qu’on entend par l’ « authenticité » au nom de laquelle on craint et condamne cette uniformisation du monde, à commencer par son aspect extérieur. Est-ce seulement une question d’appréciation, la différence entre cette authenticité enracinée et vivante que l’on ressent plus que l’on explique, et ce pittoresque de pacotille qui sonne creux comme les effigies et édifices qui meublent les parcs d’attraction ? L’authenticité est à la source, dans le meilleur des cas intarissable, d’une communauté, alors que le pittoresque est un artefact, un vernis superficiel, mais qui risque tout de même de l’asphyxier.

En effet, des villes entières ont succombé à leur succès touristique en devenant des musées (Venise) ou des discothèques (Ibiza) à ciel ouvert qu’ont fui les indigènes tellement la vie est devenue impossible dans ces ghettos all inclusive. À d’autres endroits, on a dû construire un pseudo-site pour préserver l’original des visiteurs (Lascaux). C’est tout le dilemme – une forme de parasitisme ou cannibalisme – du tourisme qui étouffe, dévore, momifie, en tout cas rend invivables les sites qu’il honore, voire auxquels il permet de survivre sans quoi ils tomberaient dans l’oubli et la ruine. Aussi la « disneylandisation » du monde semble-t-elle inéluctable.

À ce rythme-là, le monde sera bientôt composé de trois types d’endroits : les zones modernisées, c’est à dire construites et habitées sur un modèle occidental unique, seulement agrémenté de quelques couleurs locales ; les zones exotiques où seront reconstituées et exposées les curiosités exotiques à des fins touristiques ou pédagogiques, comme des réserves naturelles de l’humanité, à l’instar des zoos ou des fermes miniatures que l’on visite actuellement dans les villes ; et les zones de misère, complètement rejetées, déshéritées, délabrées, qu’elles soient désertées ou surpeuplées.

Bref, pour les communautés, il n’y aurait pas d’autre alternative à la misère que de vendre son corps (son économie) ou son âme (sa culture), ou les deux, au progrès mondialisé. Au point où l’on peut se demander, pour revenir à la question de départ, si l’humanité ne serait pas devant un nouveau goulot d’étranglement comme ceux auxquels les hominidés ont été soumis entre 50 et 60.000 ans avant notre ère, mais qui ne réduirait pas cette fois la variabilité génétique mais culturelle.