La sagesse, la folie du vin

Les aliments que nous consommons n’ont pas que des qualités nutritives et gustatives mais aussi des propriétés symboliques qui excitent nos appétits et conditionnent nos menus. Innombrables sont les mets, boissons ou condiments qui font l’objet de représentations collectives, qui véhiculent des valeurs et nourrissent ainsi les imaginaires autant que les estomacs. Si le pain (« quotidien »), accompagné de l’eau (« fraîche »), résume pour nous le principe de l’alimentation et de la (sur)vie, au même titre que le riz, les pâtes, le maïs, le manioc, le couscous pour d’autres, bien d’autres denrées comme la viande, le fromage, l’huile, la patate, l’oignon, l’orange, le chocolat, les épices… sont aussi riches de significations ancestrales ou plus récentes. Et pour les boissons, on sait que le café et le thé ne font pas que désaltérer le monde entier, mais ils le font tourner.

Il n’y a cependant pas de produit qui soit autant chargé de valeurs, et de manière aussi contrastée, que l’alcool, que ce soit dans les pays où il est consommé librement ou dans ceux où il est interdit (et consommé secrètement). La bière, le vin, les liqueurs, les spiritueux font fantasmer au propre comme au figuré l’humanité entière. D’un côté, on attribue à l’alcool diverses qualités en tant que remède médical, lien social, passage initiatique, signe de virilité, marque de distinction, stimulant sexuel, soutien psychologique, inspirateur artistique, expérience spirituelle, bref, c’est une potion magique. De l’autre côté, on l’accuse – c’est en effet son risque – d’être un tueur de neurones, un destructeur de vie, un déprédateur de famille, un démolisseur de nation, bref, un poison mortel. La littérature et les écrivains témoignent à satiété de l’ambivalence de ce breuvage à la fois divin et satanique, en tout cas sacré : l’appellation « eau-de-vie » ne laisse aucun doute!

Sans tomber dans ces excès, tout un chacun peut apprécier ce double visage de la généreuse sagesse et de la douce folie du vin. Par le savoir-faire, l’expérience et la patience que réclame sa fabrication en symbiose étroite avec la nature, le vin symbolise et suscite le meilleur de l’homme avant même qu’il n’y trempe les lèvres. Ensuite, dès la première gorgée – car la vérité du vin ne se trouve pas au fond de la bouteille -, ses effets favorisent le recul par rapport aux petits soucis comme aux satisfactions superficielles de la journée et permettent alors d’envisager la vie plus sereinement, plus largement, plus profondément pour en apprécier l’essentiel, comme le regard peut porter jusqu’à l’horizon quand on ne doit plus regarder où mettre les pieds.  Aussi nos rapports avec les autres qui partagent la même bouteille, dégustée avec la même modération, ne peuvent en être que plus sincères et solidaires puisque nous partageons aussi la même condition humaine.

Faut-il s’étonner que cette salutaire disposition philosophique aille de pair avec la douce folie qui emporte l’amateur de vin et qui le rend espiègle, malicieux, spirituel, déraisonnable, et exalte ses motivations et ses capacités de réinventer le monde au jour le jour. Sans devoir enivrer, le vin donne de la hardiesse et de l’imagination. En fait, il libère seulement notre créativité spontanée des habitudes, des conventions, des lâchetés, des langueurs qui l’entravent généralement. À l’instar des enfants et des génies, notre folie – qui n’attend qu’un prétexte pour s’affranchir – nous ouvre des perspectives insoupçonnées et des trésors cachés qui ne sont pas que des illusions. En quelque sorte, la sagesse du vin renouvelle notre confiance dans l’existence, et sa folie, notre confiance en nous.

Entre le poison (pour la santé) et le remède (contre-poison à l’angoisse et l’ennui), le vin, comme la vie elle-même, est une question de dosage.