Jean qui rit, Jean qui pleure

Rire ou pleurer, comme s’il n’y avait pas d’autre option dans la vie, surtout devant les mauvais tours qu’elle peut nous jouer. L’expression « vaut mieux en rire qu’en pleurer », qui recommande la seconde, met au même niveau ces deux réactions profondément humaines – rire et pleurer – qui soulageraient des inconvénients d’être né. Elles sont  aussi paradoxales l’une que autre, précisément parce qu’elles sont humaines. À commencer par le fait qu’on peut pleurer de joie comme on peut rire de son malheur. Queneau à d’ailleurs inventer le mot-valise « pleurire » pour marquer leur proximité comme leur ambiguïté.

Difficile d’imaginer quels avantages ont pu avoir les larmes et les rires pour la survie de l’homme pour qu’ils soient apparus et se soient maintenus au cours de notre évolution, si ce n’est de communiquer ses états d’âme aux autres membres du groupe. On peut seulement dire aujourd’hui que la vie semble en quelque sorte plus légère une fois qu’on a pleuré ou qu’on a ri, mais pour des raisons opposées. Verser des larmes apaise dans la mesure où, devant le mauvais sort, on accepte simplement son impuissance et sa souffrance, bref sa condition humaine, et que l’on s’accorde un moment de compassion pour soi-même après s’être battu contre l’inacceptable et avant de se mettre à reprendre le cours de la vie, peut-être plus sereinement et positivement. À condition que ce moment ne dure pas trop longtemps ni se répète trop souvent…

Les rires représentent au contraire une révolte, aussi brève et vaine soit-elle, contre les injustices de la vie. Non seulement on refuse d’admettre leur importance mais on se moque de sa propre faiblesse à leur en accorder trop. Alors que le chagrin réconcilie chacun avec sa propre peine, la dérision dédouble et confronte le moi qui souffre au moi qui rit. La distance ainsi créée permet de prendre un certain recul qui peut être salutaire à court terme mais funeste si, en ce cas aussi, cela dure ou se répète. Freud a mis en garde contre le recours exagéré à l’humour qui finit par détruire celui qui s’en sert pour se protéger.

En tout état de cause, sans qu’il ait toujours le choix, Jean continuera de rire et de pleurer longtemps, jusqu’à ce que survienne la mort qui n’a jamais fait autant rire et pleurer les hommes dès qu’ils ont pris conscience de son existence et ont commencé à la redouter.