Rester, partir

Dans la mesure où le dilemme de rester ou de partir a animé toute l’histoire depuis les premiers hommes, opposant dans des guerres fratricides les nomades aux sédentaires, il n’est pas étonnant qu’il nous tenaille toujours, tous et chacun d’entre nous, tout de long de notre vie. À chacun ont poussé effectivement des racines et des ailes, dans des propositions différentes cependant. Certains choisissent de cultiver leur jardin, de creuser le même sillon, de devenir prophètes en leur pays, et se contentent de quelques vacances exotiques; quand d’autres estiment que le monde est grand, que la vie est ailleurs, préfèrent rouler leur bosse qu’amasser mousse, et ne savent finalement plus où c’est chez eux. Mais il y a aussi ceux qui voudraient partir mais que les habitudes, les engagements, les lois entravent, et ceux que la misère, l’oppression, les guerres, les calamités jettent sur les routes.

Ce n’est donc pas seulement une question de choix personnel. Si les terres doivent être labourées, les villes gardées, les enfants éduqués, les troupeaux doivent tout autant être escortés, les marchandises acheminées, les idées échangées. Les mouvements migratoires sont aussi comparables à des mouvements climatiques, auxquels certains sont d’ailleurs associés, qui, aussi irrésistibles qu’imprévisibles, emportent des populations entières et provoquent des profonds bouleversements sur leur passage. Les transhumances irriguent, façonnent, enrichissent le monde et ses populations, mais les désolent également quand la crise transforme des villes en terrains vagues, quand les exodes dépeuplent les campagnes, quand le tourisme s’abat sur des contrées comme un nuage de sauterelles.

Il faut aussi faire des distinguos et éviter quelques paradoxes. Par exemple, même s’ils sont probablement issus du même désir irrépressible, le « partir pour partir » n’est pas comparable au  « partir pour s’installer ». Dans ce dernier cas, l’ailleurs devient finalement un autre ici, avec d’autres habitudes, alors que dans le premier cas, quand l’ailleurs ne cesse de fasciner, il s’agit d’une condamnation à se déplacer sans trêve, à ne connaître que des escales et des compagnons de route, cette fuite perpétuelle pouvant représenter une autre forme de contrainte, d’enfermement. D’autre part, il est évident que, quand il repose sur l’illusion que tout sera différent ailleurs, qu’il ressemble à une évasion de soi-même, le voyage ne peut qu’entraîner des désillusions puisqu’on emporte toujours ses problèmes dans ses valises. Certains voyageurs compulsifs changent de lieux en espérant ainsi ne pas devoir changer eux-mêmes, comme s’ils cherchaient des alibis. Par contre, on sait qu’il est tout autant possible de voyager sur place, de vagabonder à la maison, de faire des découvertes aux alentours, mais ce privilège est réservé aux plus créatifs et aux plus imaginatifs qui, eux, sont les vrais aventuriers.

En ce qui me concerne, les voyages, ceux de plusieurs années comme ceux de quelques jours, sont pour moi comme une respiration qu’on ne peut pas retenir. J’ai des fourmis dans les jambes quand je suis resté trop longtemps ici, des serrements de cœur quand je suis trop souvent ailleurs. Mais dans toutes les situations, ce même recul – d’être étranger chez moi et chez moi à l’étranger – qui me permet de mieux apprécier la vie.