Le ressassement, la diversion

Le labrador que nous venions d’adopter et qui allait faire partie de la famille pendant plus de dix ans ne supportait pas les orages. Pris de panique dès qu’il entendait les premiers coups de tonnerre, il se précipitait dans toutes les directions, renversaient personnes et meubles sur son passage et tentait de se réfugier  sous un lit ou une armoire qui se soulevaient évidemment sous cette force incontrôlable de plus de 30 kilos de muscles.

Comme le comportement hystérique de notre cher animal, sinon aussi calme qu’affectueux, était tout de même un peu embarrassant, nous avons consulté un vétérinaire qui, adepte de Pavlov, nous a répondu que nous avions deux moyens pour tenter de rassurer la bête en cas d’orage. Soit on reproduisait en la simulant la situation jusqu’à ce qu’il constate à la longue qu’il n’y avait rien à craindre et qu’il s’habitue aux coups de tonnerre comme un chien de chasse aux coups de feu. Soit on le distrayait dès le début de l’orage en jouant à la balle avec lui (son sport favori) ou en lui faisant des câlins pour qu’il pense à autre chose et associe progressivement l’orage avec des expériences positives. Les deux solutions n’étaient pas plus faciles l’une que l’autre à mettre en œuvre.

Plus tard, j’ai appris, ou plutôt j’ai reçu la confirmation pour l’avoir observé chez les autres comme chez moi-même, que les humains n’agissent pas autrement pour surmonter les épreuves pénibles ou les périodes d’angoisse. Lors d’une expérience traumatisante, un décès, une catastrophe, une séparation, un échec, certains ont l’habitude de ressasser les circonstances de cet événement dramatique. On essaie de les en dissuader alors que, disent les psychologues, cette réaction naturelle peut être salutaire dans la mesure où elle permet à la personne choquée de s’habituer – tant bien que mal, cela s’entend – à l’expérience malheureuse en la revivant plusieurs fois en son for intérieur, et d’accepter finalement l’inacceptable.

D’autres, au contraire, font tout ce qui peuvent pour occuper leur esprit, leurs mains, leur temps à tout autre chose, y compris à des idées ou à des activités tout à fait incongrues qui étonnent l’entourage et qui font craindre pour la santé mentale du traumatisé. C’est probablement un subterfuge pour échapper à la réalité si cruelle ou injuste. Si cela ne peut durer longtemps, cela permet peut-être de confronter la catastrophe un peu plus tard, avec un peu de recul, de sérénité, de philosophie.

Je laisse les psychologue comparer les avantages et les inconvénients de ces deux types de réactions. De toute façon, je suppose qu’on ne choisit pas, que chacun fait ce qu’il peut quand il est soudainement soumis au malheur. En ce qui me concerne,  je n’ai aucun conseil à donner en la matière car j’ai la mauvaise habitude de recourir aux deux remèdes, alternativement, et même simultanément, ce qui doit dans aucun doute neutraliser leurs bénéfices respectifs. Quant à notre labrador, il faut bien admettre qu’on n’a jamais pu le débarrasser de sa peur panique des orages.