Responsable, victime

L’individualisme n’a pas que des avantages. Parmi ses effets pervers, on peut compter la responsabilité que l’on fait désormais peser sur chaque individu de tout ce qui peut lui arriver de malencontreux. Les malades n’avaient qu’à mieux veiller sur eux-mêmes, à faire du sport, à manger plus sainement, à prendre des précautions. Les chômeurs n’avaient qu’à faire de meilleures études, à se montrer plus performants, à parler plusieurs langues, à faire preuve de plus d’initiatives. Les misérables n’avaient qu’à être plus avisés et plus entreprenants ; les isolés, plus ouverts et compréhensifs ; les sinistrés, plus prévoyants et plus résilients. Et si le monde ne semble pas tourner en notre faveur, c’est que nous n’en voyons que les inconvénients momentanés et non les considérables promesses.

Pas question donc d’invoquer la société chaotique et injuste ni non plus le sort absurde et injuste. Quand nous avons des ennuis, nous n’avons qu’à nous en prendre à nous-mêmes, à nos erreurs ou défaillances privées et professionnelles. Si, dans notre vie, nous devons affronter des tempêtes, c’est que nous avons bien dû semer quelque vent quelque part à quelque moment. À moins que nous nous en prenions  à un autre individu singulier à qui, avec l’aide d’avocats, nous transmettrons la responsabilité personnelle de nos problèmes pour pouvoir devenir victime de sa malveillance, de sa maladresse ou au moins de sa négligence – argument imparable : nous sommes toujours coupables de négligence vis-à-vis de quelqu’un ou de quelque chose –, et réclamer des dédommagements.

« Aide toi et le ciel t’aidera ! » implique inversement que c’est de notre faute si la fortune ne nous sourit pas. « Malheur aux malheureux », donc, victimes d’eux-mêmes : c’est un peu le principe de la religion protestante et de l’économie libérale qui estiment que c’est Dieu ou la main invisible qui favorise ceux qui le méritent (et ignore les autres). La culture de la responsabilité personnelle universelle dédouane ainsi la collectivité, l’état de fait, l’idéologie dominante, et leur épargne la peine de se remettre en question.

Comme on le prétend, est-ce que cette responsabilité personnelle peut motiver les personnes concernées à accepter les règles d’un jeu qui leur est défavorable et à se relever après une succession d’échecs dont on leur impute la faute. Il paraît que les coupables supportent mieux les mauvais traitements que leur infligent les policiers et les geôliers que les innocents qui sont injustement incriminés et qui se remettent difficilement de l’expérience parce qu’ils en sont victimes et non responsables comme les premiers. Ils arrivent même que les victimes, pour surmonter le traumatisme, sympathisent avec leurs bourreaux selon le syndrome de Stockholm.

Oserais-je demander au prochain mendiant qui me sollicitera dans la rue si cela le soulage de se sentir responsable de sa situation misérable, comme on fait tout pour l’en convaincre, et s’il se sent solidaire du système à qui il doit cette infortune et avec les personnes qui ne l’aident pas à en sortir?