Réel, irréel

On s’est toujours posé des questions non seulement sur l’origine du monde, mais sur sa réalité. On a ainsi pensé que nous ne vivions qu’entourés d’apparences, de pâles copies de choses authentiques et parfaites, projetées à partir d’un autre monde hors de notre portée. Ou bien que notre vie, précaire, corrompue, misérable, n’était qu’un préalable à la vie réelle, heureuse et éternelle, à laquelle on accèderait paradoxalement qu’une fois mort. Un autre renversement, asiatique cette fois, propose d’envisager la vie comme un rêve, la réalité étant celle que vit la personne (ou même l’animal) que l’on croître être dans son sommeil, endormissement et réveil étant interchangeables. Une théorie scientifique envisage une infinité de mondes parallèles dont celui on l’on vit n’est qu’une option parmi toutes les autres tout aussi possibles; peut-être même vivons-nous sans le savoir simultanément dans plusieurs d’entre eux.

Mais le coup le plus dur porté à notre conception de la réalité a été porté par les sciences contemporaines, d’une part par la physique quantique, de l’autre par les neurosciences. Après les théories de la relativité d’Einstein, qui ont chamboulé nos points de repères les plus fiables, le temps et l’espace, qui ne peuvent plus depuis lors être considérés comme des absolus dans l’infiniment grand, l’infiniment petit – que la physique quantique a poussé jusqu’à ses derniers retranchements – a révélé ensuite des aspects encore plus problématiques de ce que l’on croit dur comme fer être la réalité : non seulement les particules peuvent se trouver à des endroits différents en même temps, mais ces particules (discontinues) peuvent se transformer à tout moment en ondes (discontinues) dès qu’on les observe, ou vice versa. La matière est donc inlocalisable, imprévisible, insaisissable, peu réelle donc même si elle constitue in fine le pylône ou le platane  sur lequel j’écrase ma voiture en ratant le virage.

Les neurosciences ont démontré par ailleurs que la réalité, même si elle est bien perçue par nos différents organes sensoriels qui nous la rendent physiquement présente, agréable ou pénible, n’est qu’une vue de l’esprit. En effet, ce sont nos neurones qui composent des images mentales de cette réalité dont l’existence ou les modalités en tant telles ne peuvent être établies indépendamment de cette activité cérébrale. Le fait que plusieurs personnes ont plus ou moins la même conscience et conception d’un objet de cette réalité, ce qui n’est déjà pas certain, prouvent seulement que leur cerveau respectif fonctionne de manière similaire. Bref, la réalité (et ses caractéristiques) n’est que l’image (et l’interprétation) que nous nous en donnons volontairement ou non, y compris la facture d’électricité que je dois régler pour demain dernier délai.

Dans les deux cas, on nous apprend que la réalité, ou plutôt la réalité de la réalité, c’est-à-dire la réalité des choses considérées comme réelles (cette conviction banale étant quant à elle bien réelle, quand bien même nous nous posons la question comme maintenant), est avant tout une question de relations et de point de vue. La réalité n’est pas donnée, n’est pas un absolu, n’existe pas en tant que telle, mais dépend d’une part des rapports que ses composants et ses mouvements les plus infimes entretiennent entre eux dans telles ou telles circonstances, d’autre part de l’observateur qui ne fait pas qu’enregistrer son existence mais qui la lui donne, en détermine en tout cas les conditions. Personnellement, je ne vois rien d’étonnant à cela : la science ne fait que confirmer ce que la littérature m’avait appris depuis longtemps déjà, même si cela ne me permet pas d’éviter d’emboutir les platanes ou de payer mes factures.