Racines, ailes

Il faut le dire et redire : les langues ne sont pas des connaissances ou des compétences interchangeables et emboîtables comme les autres : leur apprentissage engage des processus cognitifs d’acquisition et requiert des investissements socio-affectifs beaucoup plus longs, complexes, subtils, exigeants que les autres apprentissages, et leurs enjeux et implications sont plus déterminants pour la personnalité et l’avenir de l’apprenant.

Il ne suffit pas d’exposer des élèves ou des étudiants à plusieurs langues pour les rendre plurilingues et pluriculturels. Il est souvent arrivé au contraire que des responsables politiques et éducatifs, des directeurs d’établissement scolaire, voire des parents, tous certainement bien intentionnés,  commettent d’irréparables erreurs en imposant l’apprentissage à l’école, du jour au lendemain, au nom du progrès ou de la tradition, soit d’une langue étrangère, soit d’une langue patrimoniale, à des enfants qui n’y avaient pas été préparés, dans un système scolaire qui n’avait pas été adapté.

Raison pour laquelle le plurilinguisme soustractif, ou le semilinguisme, menace dangereusement tous les enfants et adolescents soumis aux expériences plurilingues mal conçues, mal organisées, mal planifiées, sans précaution, sans encadrement, sans suivi. Le risque, souvent avéré, est que sans une langue (éventuellement deux) de référence solide, résultat d’un apprentissage intense, assidu et cohérent, l’apprentissage de chaque nouvelle langue apprise reste instable et limité, et même porte préjudice aux précédentes langues (mal) assimilées comme aux fondations cognitives de l’enfant et conséquemment à la réussite de son parcours scolaire.

C’est le danger que la mondialisation et la surenchère linguistique font courir aux jeunes citoyens du monde, comme on aime les appeler. Et cela concerne autant les cultures que les langues. Après de nombreuses années à l’étranger, après plusieurs déménagements, changements de contextes, d’entourage humain, on a constaté chez des enfants mais aussi des adultes divers problèmes de perte de repères, d’identité(s), de sentiment d’appartenance dus à ces déracinements successifs. Ces troubles de personnalité, auxquels on donne le nom de « syndrome de l’expat », prouvent – comme on s’en doute – que nous avons tous besoin de fondations linguistiques, cognitives, identitaires significatives dans une langue et une culture « maternelles » ou « premières  » avant ou pendant une exposition (précoce), multiple et changeante, aux langues et cultures « étrangères » (« seconde »). Les architectes expliqueront simplement qu’il faut que la fondation soit solide avant de construire des étages et des annexes à une maison sous peine qu’elle reste instable ou s’écroule.

La mondialisation aidant, les situations et les profils linguistiques et culturels ont de plus en plus complexes et variés, et les parcours de plus en plus incertains ; il convient donc que les politiques, en particulier les politiques éducatives prennent toutes les mesures pour y préparer les jeunes, et les moins jeunes, et ne surévaluent pas la capacité des femmes et des hommes de s’adapter à tout au nom de la mobilité, des échanges, de la modernité. Nous avons autant besoin de racines que d’ailes !