Le raccourci, le détour

Si, dans mes déplacements comme dans mes projets,  je suis bien content d’arriver à l’objectif fixé, je le suis d’autant plus  quand l’itinéraire prévu n’a pas été respecté, ce qui est d’ailleurs souvent le cas. Heureusement car, sans imprévu, à quoi bon voyager ou se lancer dans de nouvelles aventures? C’est pourtant l’obsession de la société contemporaine que de vouloir tout programmer, y compris le hasard, et d’éviter tout risque de complications, de déviations ou d’autre accident de parcours sur le chemin du travail, des vacances et de la vie. Je recommande au contraire les raccourcis et les détours qui permettent d’échapper aux contraintes des itinéraires balisés et à l’ennui des chemins battus.

En plus des bénéfices pratiques, le raccourci procure surtout au débrouillard qui l’a trouvé le plaisir de se sentir supérieur non seulement aux autres mais aussi au temps qu’il court-circuite et au monde qu’il braconne. Le raccourci est un pied de nez aux procédures, aux habitudes, aux certitudes, et même à la logique : en pratique, la ligne droite n’est jamais le chemin le plus court entre deux points. Aucun projet ou trajet ne résiste au raccourci ou plutôt à la passion que sa recherche  inspire. Demandez conseils à vos amis pour vous rendre au plus court dans un petit village de Provence lors des prochaines vacances : la conversation peut durer toute la soirée !

Si le raccourci est une preuve de ma maîtrise du monde, de mon expérience des choses, le détour – assumé – est plutôt la manifestation de ma liberté. Puisque nous sommes finalement tous attendus au même endroit, autant s’accorder le droit de choisir le parcours et de l’allonger à notre guise. Quand bien même l’itinéraire le plus court entre deux point serait la ligne droite, il est assurément moins intéressant que les chemins de traverses, les sentiers perdus, et même que les voies sans issues. Le mieux est de s’en remettre au hasard – c’est le principe de la sérendipité – et tant mieux si on s’égare, c’est l’assurance de faire des découvertes.

En qui concerne l’usage de la langue ou l’exercice de la littérature, l’ellipse constitue un raccourci qui permet de brûler les étapes d’une narration ou d’un raisonnement. À l’interlocuteur alors la tâche et le plaisir de combler les interstices et d’interpréter les silences en recourant à ses souvenirs, à son imagination ou à son ingéniosité. Les effets en sont d’autant plus vifs et plus riches ; ne dit-on pas que les blagues plus courtes sont les meilleures. L’ellipse entretient ainsi la collaboration et la complicité avec l’interlocuteur, le lecteur. C’est aussi lui donner la liberté de comprendre et de réécrire le texte à sa façon.

Le détour, la digression, c’est plutôt la liberté que prend l’orateur ou l’auteur quand il s’écarte du fil de son propos pour se laisser entraîner, du coq à l’âne, à des enchaînements imprévus, à des comparaisons originales, à des perspectives inédites. Chaque digression au cours du texte est une porte que l’orateur ouvre sur le monde qui ne peut tenir dans le seul déroulement des mots et des phrases. Ce qu’il dit n’est qu’un bref aperçu de ce qu’il y a à dire, tant le discours comme le monde sont inépuisables. Périphrases, circonlocutions, extrapolations, tout est bon pour retarder la conclusion que le silence guette.