Prose, poésie

Si on fait de la prose sans le savoir, qu’en est-il de la poésie à laquelle on l’oppose toujours ? La poésie, plus généralement la littérature représente une énigme pour les scientifiques qui ne parviennent pas à l’expliquer, comme c’est le cas aussi – curieusement – pour le comique ! Les deux perspectives qui rendent la vie possible – l’art et l’humour – en permettant de la dépasser resteront donc des mystères ; tant mieux, c’est précisément tout leur prix ! Pour en revenir à la littérature, les linguistes structuralistes des années 70 se sont acharnés à vouloir en trouver le principe et à en démonter les ressorts, au point de se sentir obligés de créer une nouvelle discipline pour tenter d’y arriver : la « poétique ». En vain! Aucun des divers et multiples critères avancés, aussi savants soient-ils, pour spécifier un texte littéraire qui ne puisse aussi se présenter dans un texte qui le l’est pas, un article de journal, une recette de cuisine ou un règlement administratif. On en a conclu que plusieurs propriétés et conditions doivent être réunies pour qu’il y ait littérature, la première de ces conditions étant que le public le juge ainsi. En effet, cela dépend essentiellement de lui qu’un ancien prix Goncourt passe finalement pour une mauvaise rédaction, et inversement, que le journal intime d’une fillette de 15 ans devienne un chef d’œuvre de l’humanité. Les définitions, les variétés, les modalités de la littérature et du comique sont donc tellement nombreuses, souvent paradoxales, que seul le plaisir de lire ou de rire que j’éprouve, moi, ici, maintenant, peut valoir pour les reconnaître et les apprécier.

Mais la poésie dépasse largement le cadre de la littérature pour rendre compte d’une attitude dans la vie en général qui, à ce niveau, pourrait bien s’opposer à une attitude prosaïque. Pour simplifier, la succession des jours et de nos faits et gestes ne peut trouver que deux justifications : d’une part, en fonction de l’objectif que l’on vise, à commencer par celui de survivre, mais peut-être aussi d’accomplir d’autres projets, ce que j’appellerai la dimension prosaïque de l’existence, et, d’autre part, en fonction du simple agrément que l’on peut tirer moment après moment de la vie qui passe telle quelle, ce que j’appellerai dimension poétique. La première dimension risque toujours de sacrifier la seconde, quand on est trop pressé par le but à atteindre et préoccupé par les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir, et qu’on ne remarque rien de ce que l’on pourrait trouver beau ou intéressant chemin faisant. Ce n’est évidemment pas qu’une question de rythme mais de priorité accordée à la réalité brute et utile des choses, ou aux formes et aux usages que leur confère gratuitement l’imagination. La poésie est précisément cette liberté qui est laissée au lecteur comme au flâneur de donner sa propre signification au texte et à la vie qu’il a sous les yeux. À ce titre, rien ne  résiste à la poésie qui peut à tout moment toucher les choses et les événements les plus prosaïques qui soient pour les transformer et les transcender. Il suffit qu’on prête attention au monde comme s’il n’avait d’autres fins que lui-même, et celle de continuer à nous réserver des surprises à tous les coins de rue.

Pour répondre à la question du début, je pense que l’on ne peut pas faire de la poésie sans le savoir, mais qu’il suffit de savoir ce que l’on fait – c’est à dire d’en prendre pleinement conscience et de s’en réjouir – pour faire de la poésie.