Pommes, oranges

Comment deux fruits aussi semblables qui se côtoient habituellement dans la même corbeille peuvent-ils s’opposer aussi catégoriquement, en tout cas dans mon verger imaginaire ?

Il y a toujours eu des pommiers autour de moi, chez mes grands-parents, chez leurs voisins fermiers, chez mes parents, même si nous habitions en ville, puis chez moi, dès que j’ai eu un jardin, aussi petit a-t-il pu être. Il n’y a finalement que récemment que j’achète des pommes car les gens ne savaient généralement qu’en faire sinon les donner. Les pommes font donc partie de mon alimentation la plus courante et de mon environnement le plus familier, dans toute la variété de ses espèces, de ses formes, de la consistance de sa chaire, de ses couleurs, de ses saveurs. Enfant, à l’époque où l’on me chantait « pomme de reinette et pomme d’api, petit tapis rouge », je comprenais difficilement que le Bon Dieu ait chassé Adam et Ève du paradis (et nous ait ainsi obligé à travailler, m’expliquait ma mère) pour avoir mangé une malheureuse pomme. J’apprendrai plus tard que c’est aussi une pomme qui était à l’origine de la guerre de Troie! Par contre, je n’ai jamais douté que les pommes soient bonnes pour la santé au point de nous éviter de recourir au médecin si on en mangeait une chaque jour; qu’il fallait se méfier des pommes pourries qui risquent d’entraîner les autres; qu’on tombait dans les pommes quand on allait mal, etc.

Les oranges étaient tout autre chose ! Elles venaient de loin, elles coûtaient cher, elles étaient emballées séparément, et c’est Saint-Nicolas qui les déposait précieusement avec les cadeaux sur la table de la salle à manger le 6 décembre pour récompenser les enfants sages. Sans qu’on ne sache de quel pays ou de quel arbre elles pouvaient provenir, et même si elles poussaient bien sur des arbres, leur exotisme faisait rêver aux pays chauds, aux plages, aux chameaux, premier aperçu des luxe, calme et volupté qui feraient fantasmer plus tard. Ceci dit, nous ne connaissions alors que deux variétés d’oranges : les bonnes – les plus sucrées – et les mauvaises – les plus acides. Si leur couleur éclatante, quasi fluorescente attirait comme des friandises, on ne pouvait cependant pas les croquer comme les pommes; il fallait d’abord les éplucher méticuleusement en évitant de les faire gicler, les avaler morceau par morceau sans se barbouiller. Je me souviens encore d’une leçon à l’école primaire où l’on nous entraînait à manger une orange avec un couteau et une fourchette comme on devrait le faire restaurant, nous disait-on. Sinon, pas d’expression qui nous les rendent familières, et c’est bien plus tard que j’ai appris que la terre était bleue comme une orange.

Y a-t-il des gens « pommes » et d’autres « oranges », comme c’est le cas pour les amateurs de chiens et de chats ? En tout cas, en ce qui me concerne, il y a des jours ou des périodes où je croque allègrement les unes après les autres les pommes qui me donnent – je le crois, du moins – de l’énergie et de l’esprit, et d’autres où j’aime prendre le temps de déshabiller les oranges, d’en décomposer soigneusement les parts comme mon père le faisait pour moi naguère et comme je l’ai fait à mon tour pour mes enfants, puis sentir le jus se répandre dans la bouche quand chacune de ces parts explose entre mes dents.

Nous gardons la poire pour la soif, qui, plus distinguée que la pomme, moins exotique que l’orange, a aussi ses spécificités et ses spécialistes. Il faut de tout pour faire une salade de fruits!