Les pomme qui sèchent, les pommes qui pourrissent

C’est probablement à des moments différents selon les cas que chacun commence à se rendre compte que la vie, et la sienne en particulier, s’inscrit dans la durée, que celle-ci a un terme, et que celui-ci ne peut que se rapprocher; bref, à se rendre compte qu’il vieillit. Ce n’est pas facile à comprendre surtout pour quelqu’un dont la santé ne le lui a pas encore donné de signes prémonitoires, et qui a connu tellement de changements et de recommencements qu’il n’a pas eu l’impression que le temps passait malgré tout.

Quand a eu lieu cette prise de conscience, on se met d’une part à compter le nombre théorique d’années qui resteraient à vivre en fonction des statistiques nationales et familiales, le nombre d’années qu’il reste à travailler, à rembourser les emprunts, à s’inquiéter pour les aînés et les enfants. D’autre part, on se met à scruter tous les indices d’affaiblissement, de décrépitude, de dysfonctionnement liés au temps qui nous affectent de la tête aux pieds. Et on se promet de ménager sa monture non pas pour que la vie soit la plus longue possible mais qu’elle soit la meilleure possible quelle qu’en soit la longueur.

À propos de vieillir, je me rappelle une comparaison de Michel Tournier, dans une de ses Petites proses, entre les hommes et les pommes qu’on conservait sur des claies au grenier après la récolte. (J’ai toujours le souvenir de leur parfum qui embaumait la cage d’escaliers de chez mes grands-parents.) Tournier explique que les pommes se répartissent en deux catégories, celles qui sèchent et qu’on pouvait garder longtemps, et celles qui pourrissent. Et d’en conclure que les hommes vieillissaient également de l’une ou de l’autre manière, en maigrissant ou en engraissant, et qu’il espérait bien faire partie de la première catégorie.

Il parlait du physique de ces vieillards toujours alertes qui se sont délestés au fil des ans des kilos inutiles et qui sont devenus aussi secs et résistants que ces petits arbres noueux solidement rivés au sol méditerranéen. Mais je pense qu’il n’est pas moins nécessaire en vieillissant, plus tôt encore si possible, de se simplifier la vie en se  débarrassant de toutes les expectatives, les préoccupations, les prétentions qui nous l’encombrent et nous pourrissent la vie. Car on peut aussi mourir gavés de remords et de regrets ravalés, de rancœurs et de jalousies refoulées, comme de nourriture trop abondante ou indigeste.