Pidgin, créole

Il y a deux moments cruciaux dans l’histoire d’une langue, l’un qui annonce sa disparition (au moins dans un contexte donné), quand des parents décident, généralement avec de bonnes intentions, de ne pas enseigner leur propre langue maternelle à leurs enfants; l’autre – inverse – qui correspond à sa naissance, quand un bébé se met à parler spontanément une langue que ses parents ne connaissent pas (bien), qu’il l’invente donc au lieu de seulement de l’apprendre. La transformation d’un pidgin en un créole a fasciné les linguistes. C’est un phénomène qui est notamment apparu à l’époque de l’esclavagisme, lorsque les Africains d’origine différentes, expatriés de force de l’autre côté de l’océan, ont été obligés de communiquer du jour au lendemain entre eux et avec leurs persécuteurs anglophones, francophones ou lusophones, dans un mélange rudimentaire de langues sans forme ni règle qu’on appelle « pidgin ». Ces charabias, qui ne servaient qu’aux échanges les plus simples indispensables à la survie dans ces éprouvantes conditions, ne seraient jamais devenus des langues si les mamans africaines, probablement désespérées de ne jamais pouvoir retourner dans leur pays, n’avaient finalement décidé de communiquer avec leur bébé en y recourant. Et c’est à ce moment que le miracle s’est produit : le pidgin, qui n’est donc pas un système linguistique chez les parents, se transforme chez leurs enfants en une langue à part entière, appelée alors « créole », dès qu’elle passe par le processus de l’apprentissage dès la naissance.

Ce processus, qui a suscité autant de débats que d’analyses, a surtout permis de démontrer que la capacité innée d’apprendre une langue chez les enfants ne relève pas seulement de l’imitation de la langue des parents puisque, dans ce cas, ils les surclassent rapidement, mais que cette capacité, nettement plus complexe et créative, consiste à chaque fois inventer la langue pour leur propre compte. Que la langue existe déjà ou pas encore, les enfants créent dès la naissance, avec tous les ingrédients à leur portée, un système linguistique à leur usage. C’est aussi ce que prouvent les langues qu’inventent spontanément et utilisent temporairement certains jumeaux, et qu’ils sont les seuls à comprendre. La leçon à tirer pour l’apprentissage des langues en général, à tous les âges, est qu’il n’est fructueux que si l’apprenant se l’approprie, que lorsqu’il dépasse le stade inévitable de l’imitation pour celui de la (re)création.

On peut encore élargir la perspective et considérer que les enfants réinventent chaque fois le monde dans lequel ils voient le jour, qu’ils sont même tout à fait capables d’en proposer une version nettement meilleure, pour autant qu’on leur en donne l’occasion. Malheureusement, on les prend généralement pour des inadaptés, voire pour des handicapés mentaux, et on leur impose les règles de l’ancien monde, se privant ainsi de la chance qui est donnée de l’amender, en les obligeant à répéter les mêmes erreurs. Pour ma part, je pense que notre capacité à réinventer, non pas à chaque naissance, mais à chaque aurore, est intacte si la motivation l’est aussi. Comme une langue, cette créativité reste vivante aussi longtemps qu’elle est pratiquée et transmise aux autres. Sinon la vie en société deviendra un charabia incompréhensible!