Ombre, lumière

N’avez-vous jamais côtoyé ces gens si lisses que la vie semble rouler comme une bille de billard sur le tapis vert, filer en ligne droite vers sa cible, rebondir sur la bande comme prévu, cogner les autres billes exactement comme il fallait, pour finir calmement son chemin à l’endroit voulu, en attendant le prochain coup de queue expert. Ce n’est pas que tout réussisse à ces gens sans histoire, car il leur arrive comme aux autres des infortunes, des échecs, des divorces, des maladies, mais ces contrariétés leur semblent normales, de simples incidents de parcours, des obstacles sur lesquels ils rebondissent toujours avant de poursuivre leur route géométrique. On ne peut donc pas toujours dire que ces heureuses natures soient nées sous une bonne étoile mais en tout cas sous une étoile lumineuse qui ne laisse aucun aspect de leur existence dans l’ombre ou la confusion.

Il y a de quoi leur en vouloir de tant d’assurance quand on a l’impression de ne pas vraiment gérer, ni même de  comprendre clairement la vie qui nous mène au jour le jour, de se débattre contre des mouvements aussi vagues que contradictoires qui nous tiraillent de l’intérieur comme de l’extérieur, de nous empêtrer dans les regrets, les inquiétudes, les hésitations et de marcher en zigzag dans le brouillard, de n’être sûr que d’une seule chose, que demain on se lèvera en pleine forme ou avec la grippe ou une gastro, qu’il fera plein soleil ou gris, froid et pluvieux, que les nouvelles du monde seront bonnes ou mauvaises voire tragiques, que nous aurons envie de le changer de fond en comble ou de rester enfermer à ruminer notre impuissance.

Si jamais on me le proposait, je ne sais pourtant pas si j’échangerais volontiers mon existence quotidienne tortueuse, ombrageuse et labyrinthique pour ces admirables et lumineuses avenues toutes tracées vers un destin sans surprise. Comme en peinture, je pense que l’ombre donne du volume aux objets, du caractère aux visages, de la perspective aux paysages, de la profondeur aux ciels. Je sais aussi que ce qui me rend heureux aujourd’hui, je le dois sans aucun doute à ma tristesse d’hier et à mes préoccupations pour demain qui m’enseignent à la fois l’imprévisibilité, la fragilité, la fugacité des êtres, des choses, des sentiments qui comptent. Né dans une contrée géographique et mentale qui connaît les quatre saisons, j’apprécie les charmes et les désagréments de chacune, ainsi que leur succession inéluctable. Mais surtout, moi qui crains comme la mort tout qui se prolonge, se répète, se prévoit, je suis persuadé que le bonheur aussi, quand il est habituel, devient terriblement ennuyeux.