Nature, fonction

Quand un enfant arrive à l’école vers 5, 6 ans, il sait déjà très bien parler sa langue maternelle, éventuellement une seconde langue, le rôle de l’instituteur consistant principalement à développer ses capacités à lire et à écrire, et ce faisant à lui expliquer le fonctionnement de la langue qu’il maîtrise déjà en bonne partie. Même s’il ne sait pas ce que c’est qu’un verbe, un sujet et un objet, il peut mettre les mots dans le bon ordre pour faire la différence entre « le chat poursuit le chien » et « le chien poursuit le chat ». Les explications de grammaire ne vont d’ailleurs pas avoir un effet direct sur sa pratique de la langue à l’oral : les compétences linguistiques et métalinguistiques ne sont pas du même ordre, elles seraient d’ailleurs régies à des endroits différents du cerveau. Pour en rester aux mots que l’enfant va apprendre à reconnaître, on le conditionne très tôt à l’idée qu’ils ont chacun une Nature et une Fonction. L’opposition Nature-Fonction, à force d’être invoquée et exercée aussi systématiquement pendant toute la scolarité, va devenir une manière de concevoir non seulement le mot et la langue, mais certainement aussi le monde que la langue permet de décrire : tout y aurait une Nature et une Fonction, y compris les hommes à qui on commence par demander à la première rencontre « Qui es-tu? », puis « Que fais-tu? »

En fait, cette opposition ne va pas de soi en langue et pose de nombreux problèmes aux grammairiens au point que certains y renoncent. Par principe, la Nature devrait être absolue et la Fonction relative. Un mot fait partie de la classe des adverbes, des substantifs… quelles que soient les Fonctions qu’il peut tenir dans l’organisation d’une phrase (sujet, complètement,…). C’est donc l’ensemble des mots de la même classe qui confèrent une Nature à un mot semblable, et c’est l’ensemble des différents mots de la même phrase qui confèrent à ce mot sa Fonction. Comme les hommes, les mots se rassemblent tantôt parce qu’ils se ressemblent (selon leur Nature), tantôt parce qu’ils se différencient et peuvent ainsi se complètent les uns les autres (selon leur Fonction). Or non seulement la définition des différentes Natures et des différentes Fonctions sont souvent sujets à caution (un même mot peut relever de Natures différentes, en changer, et sa position dans la même phrase peut relever de différentes Fonctions), mais, pire, la distinction même entre Nature et Fonction est discutable (verbe, adverbe, préposition… sont à la fois Nature et Fonction). En tout cas, faute de critères clairs et fiables, on est obligé de recourir à des indices de différents ordres (syntaxiques, morphologiques, sémantiques, logiques, pragmatiques) pour expliquer tant bien que mal la Nature et la Fonction d’un mot. Bref, on ne connaît pas la nature de la Nature et la nature de la Fonction, et encore moins la fonction de la Nature et la fonction de la Fonction !

Devant la diversité des éléments du monde, des choses et des êtres, et de leurs interactions, les hommes – et chaque bébé recommence l’opération pour son propre compte – n’ont cessé de chercher à les distinguer en les classant, aussi bien les entomologistes, les botanistes, les chimistes, les minéralogistes… que les philosophes et les linguistes. Comme en grammaire, ces classements se basent sur des critères plus ou moins pertinents avec des exceptions plus ou moins dérangeantes pour les nomenclatures (l’ornithorynque ou le cœlacanthe dont les cas sont aussi intéressants que leur orthographe) qui sont autant d’occasions de nouveaux classements. Mais ce sont bien les hommes qui classent: l’ornithorynque et le cœlacanthe ne se posent pas plus de question à ce propos que notre verbe ou notre adverbe de tout à l’heure, leur seule préoccupation étant de trouver la nourriture et les partenaires qui leur permettront de vivre et de survivre. Quant à la fonction de ces éléments du monde, vivants ou non, les uns par rapport aux autres, dans les systèmes emboîtés du biotope le plus proche jusqu’à l’univers en passant par la planète Terre à l’économie de laquelle ils participent inévitablement, ne peut-on pas estimer que – selon le principe que c’est la fonction qui crée l’organe – que rien n’existe qui n’ait (eu) une fonction, même si c’est aussi au hasard que l’on doit la diversité du monde  ?

De la même manière que chacun d’entre nous, peu importe les profils, les types, les espèces, les genres, les sortes, les natures de personne dans lesquels on le classe, est utile à ses proches, à ses amis, à ses voisins, à ses collègues, comme  aux inconnus et à la planète entière. Je ne sais pas ce que les spécialistes en pensent, mais l’idée me plait que le plus petit caillou, brin d’herbe, papillon jusqu’au petit bébé qui vient de naître, sans oublier l’ornithorynque et le cœlacanthe, quelle que soit la Nature qu’on leur donne, ont une Fonction dans la syntaxe du monde.