Le muscle, le souffle

Mon sport, c’est le vélo : après avoir pédalé assidûment pendant mon jeune âge, j’y reviens progressivement à l’approche de mes vieux jours. C’est comme renouer avec une amie d’enfance, fidèle mais qui me fait tout de même payer de douleurs diverses de l’avoir négligée aussi longtemps. Depuis que nous nous sommes réconciliés, nous partons souvent  à nous deux pour de longues chevauchées par monts et par vaux. Car les routes planes m’ennuient assez vite : sans être  champion ni masochiste, je considère qu’il faut souffrir pour la petite reine, sinon cela ne sert à rien de la sortir. Il faut probablement être cycliste pour comprendre.

Sauf méforme ou mauvaises conditions météo, après une première dizaine de kilomètres, on plonge dans un état de grâce où l’effort se transforme en plaisir et semble pouvoir être poursuivi ainsi pendant des heures. Le cycliste fait alors corps avec sa machine et avec la route qu’il est en train de gravir ; il ne voit plus que l’asphalte qui file sous ses roues, n’entend plus que les cliquetis de son dérailleur, ne ressent plus que la cadence du pédalier qui résiste sous ses pieds.

C’est que le coureur a alors trouvé la bonne combinaison entre le souffle et le muscle. L’endurance réclame un contrôle fin de la respiration pour que l’inspire et l’expire se suivent naturellement, s’entraînent mutuellement au rythme d’une horloge bien réglée, et emportent le corps comme le flux et le reflux de vagues successives.

Pour cela il faut que les muscles adoptent aussi  le juste effort : trop important, la fatigue et la douleur coupent les jambes ; trop rapide, on mouline dans le vide et c’est le souffle qui est coupé. On doit jouer du levier de vitesses pour trouver le bon rapport entre le pignon et le plateau, entre la pente et les muscles : du bout des doigts, on affine l’effort à fournir.

C’est bien sûr banal de comparer avec la vie qui est aussi une course d’endurance, qui connaît ses hauts et ses bas, et au cours de laquelle il faut trouver le bon rapport entre la respiration régulière des jours qui assure la survie, et l’effort qui permet d’atteindre des sommets, de surmonter les épreuves. Quand je faisais du vélo plus jeune, seulement sensible au plaisir et à la souffrance, je ne me rendais pas compte que je chevauchais aussi une métaphore. Je roule moins vite maintenant, mais, obligé de ménager mon corps et ainsi plus disponible pour penser à la vie, je comprends mieux leur fonctionnement respectif et j’y trouve un supplément de bonheur de pédaler.