Multi, inter-culturel

Même si l’immigration fait aujourd’hui la première page des journaux et représente la préoccupation majeure des Occidentaux, il faut rappeler que les hommes n’ont jamais cessé de se déplacer au cours de leurs histoires, dès leur apparition dans la corne de l’Afrique. On peut d’ailleurs affirmer que les mouvements de populations, et les échanges entre elles qu’ils entraînent, ont permis le développement de l’humanité. Ce qui arrive aujourd’hui, en Europe, par exemple, n’est qu’une manifestation, et certainement pas la plus importante ou la plus dramatique, de ce phénomène naturel, nécessaire. La principale différence réside surtout dans la rapidité du phénomène et des échos qu’il peut avoir grâce au développement technologique des moyens de transport et de communication. Par ailleurs, l’immigration n’est qu’un aspect de la transhumance généralisée, pour tout le monde et dans toutes les directions cette fois, qui anime la planète depuis une cinquantaine d’années, que ce soit pour des raisons touristiques ou professionnelles. On annonce par ailleurs de nouveaux exodes, et pas des moindres, pour raisons climatiques.

Ces mouvements de populations multiplient évidemment les contacts, les échanges, les interpénétrations, ou les rivalités de langues et de cultures, dans des conditions très variables : du génocide à la fusion, en passant par l’oppression, la discrimination, la ségrégation, la concurrence, la cohabitation, l’inclusion… En matière de cultures, toutes les compositions ont été envisagées comme en atteste la variété des préfixes auxquels on recourt : « inter-culturel », « pluri-culturel », « multi-culturel », « trans-culturel », « co-culturel ». C’est l’interculturalité qui a le plus de succès auprès des maisons d’édition, des universités, des associations humanitaires, mais aussi des partis politiques et des entreprises privées. L’acception la plus large de « contacts entre cultures », au même titre qu’on appelle internationaux les contacts entre nations ne pose pas de problème, ni non plus l’approche pédagogique. Le principe repose sur le respect et le dépassement des différences culturelles, ainsi que sur l’auto-réflexion, au profit d’un projet commun original. C’est l’usage qu’en font certains projets politiques ou campagnes commerciales qui est contestable. Le Conseil de l’Europe a fait de l’interculturalité son cheval de bataille, ainsi que du plurilinguisme, dans le même souci de construire l’Europe ; chacun appréciera avec quel succès. Les firmes et les organisations multinationales, quant à elles,  donnent de l’interculturalité une image de pacotille, avec de souriantes personnes et des attributs stéréotypés des quatre coins du monde, qui n’a rien à voir avec les enjeux réels du « vivre ensemble » (encore une expression à la mode qui ne veut plus rien dire).

Aussi favorable peut-on être à l’interculturalité sous une forme ou une autre, on est tout de même en droit de s’interroger sur les tenants et aboutissants idéologiques, déclarés et réels, des projets, des politiques, des attitudes qui s’en réclament au nom de l’humanisme. Il y a quelque chose de paradoxal dans le principe d’interculturalité programmée, officialisée, généralisée,… qui suscite une forme de méfiance, voire de résistance, comme y encourage Lévi-Strauss : « Chaque culture se développe grâce à des échanges avec d’autres cultures. Mais il faut que chacune y mette une certaine résistance, sinon, très vite, elle n’aurait plus rien qui lui appartienne en propre à échanger. L’absence et l’excès de communication ont l’un et l’autre leur danger. » (De près et de loin, Odile Jacob, 1988, p. 207.) Il me semble que l’interculturalité doit naitre librement sur le terrain local des interactions spontanées et créatives entre les différentes cultures ; elle ne peut être imposée d’en haut à tous, partout et une fois pour toutes, au nom d’un projet politique et économique, et elle peut encore moins servir les seuls intérêts matériels d’un groupe de privilégiés ; dans ce cas, il s’agirait d’une nouvelle forme d’impérialisme, pernicieuse car sournoise.