Mots, images

On a longtemps cru que le cerveau fonctionnait tel un langage, que les idées se présentaient comme des mots et qu’elles s’organisaient selon un ordre comparable à celui de la grammaire. Dans la mesure où un enfant apprend à parler et à raisonner en même temps, ces deux développements se renforçant mutuellement, on estimait qu’ils ne constituaient qu’un seul et même processus, que le langage était non seulement l’expression de la pensée, mais son fondement, que la pensée était langage (informulé, intériorisé). Les célèbres grammairiens de Port-Royal étaient convaincus que la pensée et le monde reposaient sur la même logique universelle que, entre les deux, le langage (en particulier la langue française) permettait de mettre en évidence et en œuvre. Laissons toutes les théories que cette conception a suscitées, mais signalons tout de même que récemment encore, le philosophe américain Fodor, le promoteur de la théorie computationnelle de l’esprit, faisait l’hypothèse de l’existence d’un langage mental universel (le « mentalais ») dont les langues naturelles ne seraient finalement que de simples traductions.

En fait, ils se sont tous trompés : la pensée ne parle pas, elle voit ! Dans les années 80, un débat long, acharné et très technique a eu lieu entre ces scientifiques qui estimaient que la pensée est inscrite en un langage symbolique, qu’il n’y aurait pas de pensée sans langage; et d’autres (Kosslyn) pour qui la pensée repose sur des images mentales dont elle dépendrait, pour qui il existe une pensée sans langage. C’est finalement à ces derniers que les expériences ont finalement donné raison, quand on a pu montrer que la pensée active davantage les zones visuelles du cerveau que les zones impliquées par le langage. On en a pu conclure que le langage n’est pas central dans la pensée, mais la manifestation d’une aptitude plus large : la capacité de produire des représentations mentales. L’imagination serait donc au cœur de notre vie mentale, le langage n’interviendrait qu’en second lieu pour traduire les représentations et faire partager avec les autres. Le choc des images avant le poids des mots !

En lisant ce texte, vous avez donc intuitivement élaboré, corrigé, complété, associé des images mentales en fonction d’autres représentations que vous aviez déjà à votre disposition dans votre mémoire, et cela beaucoup plus rapidement que ce que ne vous l’aurait permis le seul raisonnement logique. Il n’empêche que la mise en mots, en phrases, en discours de cette pensée imagée, en un second temps, permet de la formaliser, de la complexifier, de l’affiner en la transmettant à autrui : à l’instar de celle de Paris-Match, on devrait donc également inverser la citation de Boileau pour l’utiliser dans les deux sens, à savoir que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et que ce qui s’énonce clairement se conçoit bien.

Voyez-vous ce que je veux dire?