Les mots d’amour, les preuves d’amour

Aucune femme dont je suis tombé amoureux ne m’a jamais reproché de ne pas l’aimer assez, mais bien de ne pas le lui dire (plus souvent) ou, quand je le lui disais, de ne pas lui en donner la preuve (plus convaincante). On est d’accord : l’amour a autant de définitions, toutes aussi décevantes les unes que les autres, que de formes, toutes aussi diverses les unes que les autres, sous lesquelles il peut se présenter… et évoluer. On peut d’ailleurs se demander si la chose existe bien en tant que telle, ou au moins si le mot ne devrait pas être rayé tout simplement du dictionnaire pour créer tant de confusions et de malentendus.

Il y a trop à dire à ce propos et nous n’allons pas revisiter ici la carte du Tendre, mais seulement remarquer que le sentiment ou la gamme de sentiments (affection, passion, admiration…) qui répond généralement au nom d' »amour » ne se suffit pas à lui-même, qu’il a besoin à tout moment d’être justifié, sinon suscité par des mots et par des preuves. Et il semblerait que ces deux cautions de l’amour soient concurrentes : on réclame les preuves quand on entend les mots, on préfère les mots quand on a la preuve sous les yeux. Serait-ce que l’amour(reux) n’est jamais tranquille, qu’il lui faut toujours un peu douter pour mieux se rassurer?

Vu la place dévolue à la passion amoureuse dans la littérature universelle, qui n’est jamais que variations et extrapolations sur le même thème, on peut imaginer qu’elles n’existeraient pas l’une sans l’autre. L’amour est littérature, donc effet de langage, tout le reste n’est que modalités pratiques. Chaque couple vit son histoire d’amour en se la racontant, certains plus discrètement, d’autres plus explicitement, avec ses ph(r)ases romantiques et tragiques, à partir du « je t’aime » fondateur qui crée autant qu’il décrit le sentiment. Aussi les mots sont-ils nécessaires à l’amour pour cette raison qu’ils ne se contentent pas de l’exprimer mais qu’ils le nourrissent et lui assurent son histoire.

Pour les preuves, c’est plus difficile. Faire l’amour semblerait la plus manifeste et naturelle, mais elle est à double tranchant. Que répondre à « tu ne m’aimes que pour ça! » ? Le cadeau est encore plus ambigu tellement il ressemble à un prétexte, à un investissement, à une compensation, qu’il est toujours « trop » ou « pas assez ». Le sacrifice est un preuve aussi discutable que dangereuse car il appelle un contre-épreuve. Reste le bonheur que l’on éprouve à vivre avec l’autre, qui me paraît personnellement la preuve et la garantie les plus convaincantes, et je me méfierais d’un partenaire qui invoque ses souffrances comme preuve de son amour.

Il faut tout de même conclure que ni les mots ni les preuves ne font l’amour, qui est tout autre chose, mais qu’ils y contribuent. On s’en tiendra là dans ce domaine où l’on reste novice tout sa vie.