Le moment, le déroulement

Un tableau, une photo, une sculpture  nous plaisent (ou nous déplaisent) au premier coup d’œil. Même si on peut rester de longs moments à les admirer, à dresser l’inventaire de leurs caractéristiques, à apprécier leurs effets sur notre sensibilité, ils sont statiques, inchangés, achevés. Et c’est par contre dans la durée, par leur déroulement que le cinéma, la danse, la musique, la littérature s’expriment. Arrêtez leur dynamique, le cinéma devient photo (floue), la danse posture, la musique et la littérature silence. C’est comme le vélo qu’on ne peut pratiquer qu’en avançant. Ces moyens artistiques ou communicatifs non seulement s’inscrivent dans le temps, mais  ils le gèrent aussi, peut-être le créent-ils : ils le feront passer vite ou lentement, le décomposeront ou l’annihileront à l’esprit de ceux qui s’y adonnent.

On distingue cependant en musique l’harmonie de la mélodie. L’harmonie est l’effet produit par différents sons entendus simultanément, à un moment donné, et la mélodie l’effet produit par un enchaînement de sons durant un certain temps. En linguistique, à un niveau plus abstrait, on parle de paradigme, le choix que le système de la langue propose au locuteur à chaque moment de son discours, par exemple le choix des mots, et de syntagme qui est la succession ordonnée des unités, des mots, qu’impose la linéarité du langage. C’est l’articulation de l’harmonie et de la mélodie, du paradigme et du syntagme qui permettent à la musique et à la langue de fonctionner.

Et la vie aussi, où plutôt l’agrément qu’elle peut donner. On dit trop vite que le plaisir est momentané, comme pour le dévaloriser, et que le bonheur ne peut se gagner qu’à long terme, comme s’il s’agissait d’une récompense, mais qui ne finira alors jamais. Alors que c’est un bonheur de pouvoir apprécier les bons moments; certains estiment d’ailleurs qu’être heureux se résume finalement à cela. C’est ne pas tenir compte de la profonde satisfaction – du bonheur ? – que ressentent des personnes qui n’ont guère connu de moments heureux, mais qui ont le sentiment d’avoir accompli quelque chose dans la durée : un sacrifice que leur dictait leur conscience ou une œuvre que leur dictait leur ambition, avec succès ou non.

Moment et déroulement ne s’opposent pas plus dans la vie qu’en musique ou en langue; au contraire, ils se complètent et se substituent l’un à l’autre en cas de nécessité. N’apprécie-t-on pas mieux un moment de bonheur quand on a l’impression que la vie n’a pas de sens, et une successions de déboires ne se relativisent-ils pas quand on les met dans la perspective de l’histoire d’une vie?