Masculin, féminin

À l’heure où le sexe semble la préoccupation majeure de la société, des médias, de la politique, de la médecine, des conversations de comptoir, à l’heure où l’on en fait une publicité incessante et envahissante à toutes les occasions, même les plus anodines, où on le présente comme la cause des pires exactions comme la source des félicités les plus enviables, où il fait l’objet d’une surenchère de déballages publics les plus intimes, affriolants ou tragiques, où tout un chacun, vedette ou quidam, se sent obligé de révéler et d’afficher ses préférences en la matière, où les lignes, à première vue évidentes, entre les genres sont contestées à l’occasion de changements vestimentaires, grammaticaux, psychologiques ou chirurgicaux, à cette heure, donc, oserais-je faire à mon tour mon « coming out » et avouer… que je me fiche pas mal de savoir sur quoi fantasme mon prochain, s’il-elle a joué au soldat ou à la poupée quand elle-il était petit-e, s’il-elle porte une jupe ou un pantalon, si ses seins sont en silicone, avec qui il-elle va au lit et ce qu’elle-il y fait, mais que je m’inquiète par contre  de la tournure que prend cette polémique.

Je sais qu’il devient imprudent d’aborder des questions relatives au sexe, non pas parce qu’il est défendu d’en parler (c’est de ne pas en parler, maintenant, qui est compromettant, le signe de quelque frustration), mais parce qu’il fait l’objet de nouveaux tabous. Tout écart par rapport au politiquement correct peut faire de n’importe qui un misogyne, un frigide, un phallocrate, un homophobe, un psychorigide, un refoulé, un pédophile, un obsédé, un persécuteur, et lui causer un lynchage ou une condamnation. On peut tout de même se demander d’où vient tout ce battage concernant le sexe et les genres. On peut évidemment y voir un mouvement d’émancipation par rapport à des limites – mentales, sociales, physiques – oppressantes, si ce n’est qu’il y a toujours le risque que les transgressions renforcent finalement les normes qu’elles mettent en cause. Ne peut-on pas aussi voir dans ces manifestations subversives ou exhibitionnistes de la sexualité, même si elles restent marginales, la difficulté de tout un chacun de s’accepter tel qu’il est – dans toute sa complexité et ses incertitudes – et d’entretenir des relations épanouissantes avec autrui, notamment un conjoint. Les individus comme les groupes sont en quête de nouvelles identités, de nouveaux rapports avec eux-mêmes comme avec les autres. Le sexe, mis en exergue, mais détaché de la vie en général et de la vie sentimentale en particulier, et la différence des sexes, mise en question, aussi fondamentale et « naturelle » (entre guillemets comme entre pincettes) puisse-t-elle être pour l’humain et même le vivant, ne représenteraient-ils pas que la partie visible de ce malaise profond qui annonce peut-être un nouvel homme/femme? Plus serein, espérons-le!

Mais, le plus curieux maintenant qu’il est possible de changer socialement et physiquement de sexe, c’est que les stéréotypes et les préjugés peuvent encore être très résistants dans les situations les plus courantes où les statuts et les rôles restent figés. Une personne qui accepte sans problème que son enfant soit homosexuel n’acceptera par exemple pas que son mari se montre sensible, verse une larme, réclame de la tendresse, parce que ce ne serait pas viril, ou que sa femme prenne des décisions ou assure des responsabilités, parce qu’elle n’y serait pas habituée. Les lignes ne bougent pas partout de la même manière!