Manger pour vivre, vivre pour manger

A-t-on jamais accordé autant d’importance à ce que nous mettons dans nos assiettes qu’aujourd’hui? Peut-être certains patriciens romains à l’époque de la décadence ou quelques aristocrates de la cour de France ? En tout cas, la nourriture est maintenant devenu une obsession pour tout le monde : alors qu’un bonne partie de la population meurt toujours d’en manquer ou se démène pour en trouver de quoi survivre, l’autre partie passe son temps à se demander comment ils vont l’accommoder ou dans quel restaurant ils vont s’en délecter.

Quasi une émission sur deux à la télévision concerne la gastronomie, sous forme de reportages, de recettes, de concours, de publicité, le reste du temps étant consacré aux jeux, aux sports et aux divertissements aussi stupides que variés. Du pain et du cirque, disait-on! Mais on ne se contente plus simplement de pain, ni de brioche : les raffinements des mets et des commentaires les concernant ont atteint des sommets : les ingrédients, la préparation, les calories, la présentation, les saveurs,… tout est prétexte à d’interminables explications, d’innombrables variantes, de méticuleux conseils. Sans compter les combats acharnés menés contre la viande, contre les additifs chimiques, contre les mauvaises graisses, contre le sucre, contre la nourriture industrielle, contre les produits importés, etc.

Les chefs étoilés sont devenus les fleurons de la culture nationale et des célébrités Internationales, à l’instar des joueurs de football. Leurs talents ne se limitent d’ailleurs pas seulement à l’art de la table mais s’étend aussi à l’art de vivre qu’ils professent en philosophes et que nous, nous bafouons si nous ne fréquentons pas leurs restaurants, ou si nous ne passons pas nos soirées au fourneau, nos week-ends au marché, nos vacances chez les viticulteurs, ou si nous ne pouvons pas distinguer les yeux fermés le pâtisson du courgeron, la bavette d’aloyau de la bavette de flanchet, un Château Laffitte-Teston Vieilles Vignes Vieilli en fût de chêne 2014 d’un Domaine de l’Arlot Nuits Saint Georges 1er cru 2010.

On peut se réjouir que les deux impératifs de la vie, manger et se reproduire, fassent l’objet de tant de soin; n’est-pas ce qui distingue l’homme de la bête qui ne connaît pas plus les charmes de la gastronomie que ceux de l’érotisme? Raffiner ainsi l’alimentation et la reproduction nous donne-t-il l’impression de nous libérer ou au moins de contrôler ce que nous impose la nature, ou seulement l’occasion de passer plus agréable le temps quand on est assuré de sa survie? La nourriture permet aussi de distinguer les gens entre eux. Si l’embonpoint bénéficiait naguère d’un prestige social quand les classes laborieuses avaient faim, la tendance s’est inversée dans les pays surdéveloppés. Tandis que les plus favorisés picorent dans les meilleurs restaurants et perdent leurs kilos en thalassothérapie, les moins favorisés grossissent dans les fast-foods et devant la télévision, en regardant les publicités pour les friandises et les repas surgelés.

Les maladies de l’obésité et de l’anorexie témoignent assez de la même obsession d’aujourd’hui pour la nourriture chez ceux qui en ont de trop à leur disposition à ne plus savoir qu’en faire : s’en goinfrer ou s’en priver, et, entre les deux, avaler les émissions culinaires, les livres de recettes, les rubriques gastronomiques, les guides des restaurants primés. Mais n’oublie-t-on pas que le principe de la nourriture est d’abord qu’elle se partage? Personnellement, j’accorde moins d’importance à ce que je mange qu’aux personnes avec lesquelles je suis attablé : plus l’ambiance est bonne, moins j’ai de chance de me souvenir de ce qui était au menu. On souhaiterait qu’à la place de se sophistiquer ici, la nourriture se partage plus spontanément et plus équitablement ailleurs ! On oublie également, à force d’en faire des complications et des compétitions, que préparer à manger est avant tout un acte d’amour: à celles des meilleurs chefs du monde, je préférerais toujours la cuisine de ma grand-mère naguère, de la Zia Elvira aujourd’hui. Comme pour l’érotisme, la gastronomie sans sentiment n’a aucune saveur.