Maîtriser, lâcher prise

Tout ce que l’on fait, ce qu’on dit, ce que l’on pense fait l’objet d’un contrôle de plus en plus étroit, que ce soit au nom de la rentabilité économique, de l’efficacité administrative, de la transparence démocratique, du politiquement correct, au point où l’on doit maintenant créer des lois pour protéger la vie privée de plus en plus menacée. D’autre part, chacun est également amené à contrôler de plus en plus le fonctionnement de la société et ce qu’elle lui propose. Ainsi est-il préférable de se méfier de la véracité de la presse, de l’identité des interlocuteurs sur internet, des ingrédients des aliments, des effets secondaires des médicaments, du CV d’un avocat, des états de service d’un entrepreneur, de la licence du taximan, des fréquentations de ses enfants, de leur programme de cours à l’école, des clauses de garantie d’un nouvel appareil, des nota bene d’un contrat d’assurance, des promesses d’un politicien, etc. Et c’est dans ces circonstances de contrôle tous azimuts que les psychologues, les coaches et autres gourous recommandent de lâcher-prise !

Pour que ce conseil soit légitime, le lâcher-prise ne doit pas être considéré comme une lâcheté ou une résignation, mais comme une marque de confiance, dans les autres (qui ne sont pas tous ni tout le temps malfaisants), dans les événements (qui doivent se montrer favorables au moins une fois sur deux), et surtout en soi-même. Le lâcher-prise peut même donner l’occasion à celui qui y consent de profiter de toutes ses ressources, et même de leur donner l’occasion de s’épanouir. Il est des moments privilégiés où l’on comprend et ressent que ces extrêmes – se contrôler parfaitement et se lâcher complètement – se rejoignent pour se confondre. Les meilleurs exemples de ce basculement aussi radical que fascinant dont j’ai fait l’expérience se sont passés à ski où il est d’abord nécessaire de prendre conscience et le contrôle des mille gestes qui entrent en composition lors de belles descentes slalomées, au travers de bosses ou dans la poudreuse : la position du corps, le balancement des bras, le mouvement du bassin, la flexion des genoux, le léger dérapage arrière, la brusque prise de carres, la détente musclée des cuisses, etc. Jusqu’au moment, impossible à prévoir et encore moins à provoquer, où l’on l’oublie tout, où le corps fragmenté par l’attention technique se réunifie sous l’effet de la vitesse, du risque, ne fait plus qu’un avec le mental sans que l’on puisse dire lequel est aux commandes, ne fait plus qu’un avec les skis, avec la neige, avec la pente, avec la montagne au point où on a l’impression que c’est elle qui transporte le skieur en ondoyant sous ses pieds. Arrivé au bas de la piste, haletant, on ne sait plus ce qui s’est passé, comment ça s’est passé, par où on est passé, on ne se souvient que de cette liberté, cette plénitude, cette jouissance incomparables ressenties à l’occasion de ces épousailles entre le vide glacé et la montagne enneigée.

Le même phénomène peut se produire en de multiples autres occasions, quand on apprend un instrument de musique, une langue étrangère, quand soudainement, tout semble aller de soi sans effort, sans notre intervention même, alors qu’on n’a jamais manifesté une telle maîtrise. Il en va de même pour la vie en général, quand on décide de lâcher prise pour se laisser entraîner par la pente, la sienne comme celle des événements, tout en sachant qu’on a toutes les connaissances et les compétences non pas pour en imposer au destin, mais pour s’y adapter, et profiter de ses imprévus pour jouir de notre créativité.