L’esprit, la lettre

Si la « lettre », c’est le respect scrupuleux et systématique de la règle, de la norme, de la forme pour elles-mêmes au mépris de toutes autres considérations ; et si l’ « esprit » représente une approche plus intuitive, conciliante, relativiste de ces mêmes règlements, qui prend d’abord en compte leur finalité sociale et humaine; alors on peut dire que nous avons de moins en moins d’ « esprit » dans une société où la « lettre » devient de plus en plus stricte et envahissante. Il n’y a pas un domaine – la politique, l’économie, la justice, la santé, l’enseignement, la recherche, le logement, les loisirs… y compris l’achat d’un timbre-poste – que les complications bureaucratiques ne viennent gangrener et étouffer, où les formalités et procédures administratives ne découragent le commun des mortels, dont les modalités d’organisation ne se fassent au détriment des personnes et des services qu’on devrait leur rendre.

En principe destiné à assurer l’efficacité et l’équité de la vie en société, les réglementations, en se développant, se complexifiant, s’opacifiant ainsi de manière foisonnante et incontrôlable, provoquent les effets inverses puisqu’elles empêchent le bon fonctionnement de la société et de l’administration concernée dont elles réservent la maîtrise et même la seule compréhension à ceux qui la compliquent à dessein. L’informatique qui devait faciliter la gestion de ces services au bénéfice des citoyens a encore aggravé la complication, la rigueur, l’anonymat du système au seul bénéfice des administratifs et des informaticiens qui ont finalement le dernier mot.

Pire encore, la prolifération et la contrainte des règles de toutes sortes à tous les niveaux finissent par ôter à tout un chacun la motivation et la capacité d’apprécier par lui-même une situation, les conditions de réalisation d’un projet, les moyens de résoudre un problème, et d’agir en conséquence de manière sensée et responsable. De plus en plus de procédures interdisent dorénavant d’éteindre un début d’incendie, de porter secours à une personne en difficulté, de tenter de réconcilier deux querelleurs, ce qui semble pourtant normal et utile, mais oblige d’attendre l’intervention des personnes spécialement préparées et accréditées pour le faire.

Alors que l’ « esprit » est subtil, disponible, fluide, global, la « lettre » morcelle, isole, ferme, fige inévitablement le monde qu’elle veut contrôler dans les moindres détails, et elle rend les gens qui doivent ou veulent la respecter aveugles à ce qu’elle ne prévoit pas, ne serait-ce que de se montrer critiques, créatifs, sympathiques… et même intelligents. On se souvient des bévues d’experts qui se sont fiés docilement à des normes incompatibles relatives à la taille des trains, d’une part, et à la dimension des quais dans les gares, de l’autre ! De kafkaïenne la réglementation dévient ubuesque !

Quant à la démocratie que la loi doit protéger, il est difficile d’admettre qu’y contribuent les réglementations pléthoriques et intempestives qui asservissent et abêtissent. L’appel de plus en plus fréquent à la réglementation pour gérer nos faits et gestes de la vie quotidienne, et à la police et à la justice pour régler le moindre incident ou litige, ne présage rien de bon concernant l’esprit qui repose sur le libre arbitre, la bonne volonté et la compréhension mutuelle que devraient partager spontanément les hommes.