Le doigt, la lune

Un proverbe bouddhiste dit que quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt. L’interprétation veut que l’idiot ou le commun des mortels ne peut accéder à ce qui le dépasse, qu’il ne voit et ne conçoit que ce qui est proche et concret, le doigt en l’occurrence. En fait, l’opposition et le rapport entre le doigt et la lune sont plus complexes et subtils. D’abord, on peut expliquer, s’il s’agit d’un Maître et de son disciple, que ce dernier est tellement docile, admiratif ou craintif qu’il n’a d’yeux que pour son maître au point de rater l’objet de la leçon. Autant lui laisser alors découvrir la lune seul. À moins qu’il ne soit encore plus sage que son maître et qu’il n’ait compris que le monde dépend du geste, chaque fois diffèrent, qui le montre, qui le décrit, qui l’explique, qui le façonne.

En fait le doigt et la lune sont solidaires l’un de l’autre, indissociables comme la forme et le sens des mots de la langue. Si on les utilise pour désigner et expliquer le monde, peut-on dire que le monde leur est extérieur? Il se trouve tout autant dans leurs sonorités, leurs correspondances, leur enchaînement logique ou poétique. La littérature est avant tout un style, et un vers un doigt pointé vers lui-même. Je ne trouve donc pas le disciple aussi idiot qu’il y paraît, même s’il est préférable de regarder où le doigt pointe si c’est la direction de l’arrêt de bus le plus proche qu’on demande au sage.

Le dilemme reste entier : à quoi faut-il accorder la priorité, au doigt ou à la lune? Sur le plan le plus quotidien, combien de fois me suis-je déjà demandé si je ne suis pas plus à attentif à mon interlocuteur, à la sympathie ou à la confiance qu’il m’inspire, qu’à ce qu’il est en train de me dire ? Sur le plan le plus élevé, comment interpréter tous ces symboles qui pointent, ainsi que des doigts dressés vers le ciel, des mondes lointains ou incertains, comme les minarets, les clochers, les totems, voire des télescopes? Les institutions et les pratiques religieuses, voire scientifiques ne détournent-elles notre attention de notre destin qu’elles nous indiquent pourtant?