L’art qui fascine, l’art qui inspire

On regarde certaines œuvres, on lit certains livres, on parcourt certains musées complètement charmés, subjugués, béatement heureux que tant d’harmonie, d’esprit, de génie existe, soit seulement possible, et que nous puissions, modestes et reconnaissants, profiter de leurs effets que l’on sent irradier en nous en espérant seulement qu’ils persistent longtemps. Cet art indescriptible tant sa perfection confine à l’irréalité met soudainement en rapport avec l’inaccessible, l’invisible, l’indicible. La beauté et l’art qui l’exprime confèrent en quelque sorte une quatrième dimension au monde, celle qui lui donne son sens premier ou ultime. Comment pourrait-on vivre, et pourquoi le voudrait-on sans la possibilité d’une telle grâce qui illumine et justifie les approximations, les hésitations, les déceptions, les corruptions du quotidien? Quand l’art touche ainsi au sublime, il ne laisse place qu’à la contemplation, à la vénération et au recueillement.

D’autres œuvres, d’autres livres et d’autres musées aussi fabuleux nous enthousiasment au contraire parce qu’ils mettent la beauté à notre portée. Ils nous font prendre conscience qu’elle nous entoure partout et tout le temps dans la vie quotidienne dès qu’on y est attentif, qu’on la laisse sourdre, qu’on la provoque éventuellement. La différence entre la banalité et l’originalité, entre l’ennui et la fantaisie, entre la misère et le bonheur tient à un regard, à un geste dont on peut prendre l’initiative à tout instant. Ces artistes sont nos semblables ; ils nous proposent davantage leur exemple à imiter que leurs œuvres à admirer. Cet art est une généreuse invitation pour tout un chacun à participer à la création, ici, maintenant, à donner simplement l’occasion de se manifester à la poésie de la vie comme à celle qui vit en nous. Il rend libre, disponible, audacieux, imaginatif, entreprenant et… artiste. On ferait alors une merveille de deux bouts de bois.

Cette distinction, qui n’engage évidemment que moi, est fluctuante : elle dépend autant de ce que je suis en train d’admirer que de mon état d’esprit à ce moment-là. Même si je les recherche autant l’un que l’autre, ces deux types d’expériences esthétiques sont cependant incompatibles: la fascination méduse et inhibe alors que l’exemple affranchit et stimule. En quelque sorte l’art qui transcende la vie, d’une part, et celui qui l’investit, de l’autre. Dans un cas, je sors du musée ou de mon livre comme en lévitation, en méditation, soulagé de pouvoir prendre mes distances avec le monde pour en apprécier la vanité ou la vérité ; dans l’autre, me voilà au contraire impatient d’y plonger corps et âme pour y trouver, même et surtout dans ses aspects les plus insignifiants, matière à le transformer ou à le recréer à ma manière qui vaut bien celle qu’un artiste.