Langue, vie

La langue est aussi vivante que les hommes qu’elle accompagne depuis qu’ils sont humains. C’est d’ailleurs à elle qu’ils doivent de s’être développés, d’être devenus intelligents, industrieux, organisés, et même avant cela d’avoir survécus alors que d’autres espèces n’ont pas résisté aux impitoyables épreuves de la sélection darwinienne. La langue et l’homme sont donc depuis toujours et pour toujours indissociablement liés, en interactions constantes, sans que l’on ne parvienne à les séparer sans les sacrifier, comme le coudrier et le chèvrefeuille de Tristan et Iseult. Leur relation passionnelle est exclusive : malgré de nombreux efforts, impossible d’enseigner notre langue à des animaux, qui n’ont probablement pas envie de l’apprendre, et les robots ne peuvent – encore – que nous imiter comme des perroquets, aussi bien dressés soient-ils. Mais si un jour les ordinateurs, de plus en plus savants et loquaces, ne nous confisquent la langue pour de bon, nous imposent leurs codes et canaux, nous deviennent indispensables pour la pratiquer comme pour l’apprendre, il faut craindre que ce sont à l’inverse les hommes qui s’exprimeront, raisonneront, vivront comme des robots. Commencera alors une toute autre histoire pour nous, à moins qu’elle ne finisse.

Mais la langue a aussi une vie à elle, avec ses propres règles, besoins, ressources, fragilités, mouvements, fantaisies. Pas étonnant que l’on parle de langue vivante, de langue maternelle, de langue mère, de langues sœurs, de famille de langues, de leur arbre généalogique : ce sont bien des êtres à part entière, et il n’est probablement pas indifférent qu’on se les représente comme des figures féminines par rapport à l’Homme au masculin, aussi générique soit-il. Chacune d’entre ces langues a, a eu ou aura d’ailleurs son histoire, qu’on dirait indépendante de celles de ces hommes qui l’utilisent sans toujours y prendre garde ou qui, au contraire, veulent la contraindre à leurs exigences politiques, sociales, technologiques, et finissent par la dessécher ou l’étouffer. On a aussi souvent comparé la vie d’une langue à celle d’une plante. Elle naît dans un terrain fertilisé par les langues précédentes ou voisines, ainsi que par divers apports culturels; elle croît en profitant de la lumière que lui laissent les autres arbres et en s’adaptant au milieu ambiant ; elle se développe en solidifiant et allongeant son tronc, en élargissant sa frondaison et son feuillage, en s’entrelaçant éventuellement avec d’autres plantes ; elle meurt en séchant progressivement ou d’un coup de hache, en donnant parfois naissance à des surgeons ou des embranchements. Mêmes les plus impressionnantes finissent par disparaître, absorbées ou remplacées par des langues parentes ou étrangères.

Pour qu’une langue vive, il faut qu’elle soit utilisée, et pour être utilisée, il faut qu’elle évolue. Même si l’écriture la ralentit, la prononciation change, les structures se renouvellent, les archaïsmes et les néologismes se succèdent. Les locuteurs, qui en sont pourtant les responsables, ne se rendent pas toujours compte de ces changements pendant la durée de leur vie. Pas plus qu’en enfant ne sent grandir ou un adulte s’assagir… et vieillir ; on ne peut constater généralement l’évolution que le fait accompli, par ses effets positifs ou négatifs. Et parfois constater le décès : comme la flore et la faune, notre environnement linguistique est en train de s’appauvrir de manière dramatique, en raison aussi d’une certaine forme de pollution et de déforestation fatales pour la diversité linguistique et culturelle. La civilisation du profit et de la mondialisation uniformisante provoquent la mort d’une langue tous les quinze jours, estime-t-on, sans que personne ne semble s’en émouvoir davantage que de la disparition de certaines fleurs ou insectes. Comme pour ces autres manifestations de la vie, l’argument selon lequel « il en restera toujours assez » nous amènera pourtant un jour à nous réveiller dans un désert.