Langue, parole

Parmi bien d’autres distinguos qui ont permis à la linguistique de circonscrire et de décomposer son objet d’études, et de devenir ainsi une grande science moderne, on doit au célèbre Saussure l’opposition maintenant classique entre la « langue » et la « parole ». Il a ainsi appelé « langue » le système abstrait qui sert de modèle aux locuteurs quand ils se mettent à parler. Constituée d’un lexique et de règles, cette langue idéale relève de l’ensemble de la communauté linguistique, tandis que « la parole » représente l’usage de cette langue que fait individuellement chaque personne  pour communiquer dans un contexte particulier, à l’intention d’interlocuteurs particuliers, à des fins particulières. Alors que la Langue (que nous honorerons d’une majuscule) est théoriquement unique et parfaite, la parole connaît de nombreuses variations, adaptations, fluctuations, imprécisions, voire imperfections. Raison pour laquelle Saussure estimait que la linguistique ne devait s’intéresser qu’à la Langue dont les prises de parole, multiples et variés, ne sont que d’approximatives représentations.

Les rapports entre « langue » et « parole » se sont inversés depuis lors, à tel point que d’aucuns soutiennent aujourd’hui que la Langue, en tant que telle, n’existe tout simplement pas, qu’il ne s’agit que d’un artefact inventé a posteriori à partir de la variété de ses utilisations (les actes de parole), en quelque sorte leur plus petit dénominateur commun  (appelé alors « langue standard »). Après avoir été un trésor, la Langue se trouve réduite à l’état de squelette ou même de fantôme devant l’abondance, la variété et la vitalité des discours auxquels la linguistique s’intéresse maintenant. Quand chacun s’exprime, dans la vie quotidienne ou dans des œuvres littéraires, il ne se contente pas d’imiter une hypothétique langue modèle, mais il lui donne vie, en renouvelle les usages, la recrée chaque fois. Car la langue appartient à ses usagers ; elle n’existe que par eux et grâce à eux.

Dans quelle mesure une vie correspond-elle aux principes de la langue et/ou de la parole saussurienne ? Est-elle un modèle parfait qui existerait réellement, absolument et indépendamment de ses manifestations que représenteraient toutes ces existences singulières que nous menons ? Platon, dont Saussure s’est peut-être inspiré, estimait que nous n’étions entourés que d’apparences, de pâles reflets d’idées parfaites mais bien réelles, hors de notre portée cependant. Nous-mêmes ne serions-nous que d’imparfaits représentants de cette Vie, avec une majuscule, qui existerait donc au-delà de nous. Ou bien cette Vie absolue ne serait à l’inverse qu’une abstraction comme les linguistes conçoivent actuellement la Langue, qu’on inférerait théoriquement des vies multiples et variées des vivants, la seule réalité qui soit.

Entre l’explication descendante, déductive (de la Langue et de la Vie vers les paroles et les existences individuelles qui en seraient les émanations imparfaites), et l’explication ascendante, inductive (inversement, de la réalité des prises de parole et des existences individuelles vers des concepts de Langue et de Vie qui ne seraient que des abstractions simplificatrices), j’aurais plutôt tendance à choisir « les deux, mon Général! ». À savoir qu’aussi bien avec la langue que dans la vie, nous ne cessons d’aller et venir entre la pratique et le modèle qui s’influencent, se corrigent, s’enrichissent réciproquement et continuellement. Il est aussi peu vrai qu’un modèle existe sans sa mise en pratique, que la pratique se réalise indépendamment de tout modèle, même involontaire et inconscient. Quant à la réalité dans les faits (pas seulement dans l’imaginaire, qui est une réalité qui en vaut bien une autre) de la Langue et de la Vie, avec leur majuscule, les progrès de la neurolinguistique nous amènent à penser, concernant la première, qu’elle ne repose sur aucune donnée concrète et que la Grammaire universelle innée dont faisait l’hypothèse notamment Chomsky aura fait long feu. Quant à la Vie, c’est à chacun d’en décider, jusqu’au jour de sa mort qui pourra peut-être l’éclairer à ce propos.