La conversation, le dialogue

Combien de fois rentre-t-on chez soi, après une soirée avec des amis, frustrés de n’avoir rien échangé même si on a bavardé pendant des heures? La plupart de nos conversations servent uniquement à nous tenir mutuellement au courant de nos vies respectives, en rivalisant de détails, de détours, de répétitions pour garder la parole aussi longtemps que possible. Peu importe ce qui a pu nous arriver, pourvu qu’on puisse en parler et forcer ainsi les autres à nous écouter (ou à se taire, au moins). D’habitude, on ne demande des nouvelles aux autres que pour pouvoir leur donner des nôtres aussi vite et longuement que possible.

Le plaisir ou le besoin de se raconter est probablement un des plus forts et des mieux partagés. À croire que ce que l’on vit n’est significatif, voire réel que si l’on peut le relater à autrui; et qu’une personne n’a que l’importance que les autres accordent à ses histoires. Il n’y a pas de doute que la première fonction du langage, avant même celle de communiquer de l’information, d’analyser le monde, de s’associer à un groupe, est bien de se rendre intéressant aux yeux des autres. Et cette habileté est récompensée : les bavards extravertis sont ceux qui ont le plus de chance d’exercer des responsabilités dans la société et de s’attirer des partenaires, la conjugaison de ces deux avantages ayant probablement servi au développement génétique du langage chez l’homme au cours de son évolution.

Cet échange de monologues qui constitue habituellement les conversations n’est pas à confondre avec le dialogue qui est beaucoup plus rare. Dans ce second cas, on ne dispute pas la parole à ses interlocuteurs pour se faire valoir et parler de sa vie, mais on la partage modestement avec eux pour parler de la vie. Même s’il est question des mêmes thèmes, des mêmes joies, des mêmes misères, c’est comme si on les envisageait et analysait à neuf à la faveur de cette nouvelle rencontre, en écoutant ses pairs et en leur répondant, sans se contenter de formules rebattues et d’opinions toutes faites. À comparer avec la lancinante rengaine des bavardages, le dialogue est comme une symphonie qui enchante, qui transforme, qui enrichit. Les contributions de chacun sont comme des barreaux d’une échelle que l’on gravit pour voir le monde de plus haut, alors que le jeu de ping-pong des conversations ne décolle guère de la banalité.

On remarquera qu’il est plus aisé de dialoguer avec un inconnu, de s’intéresser l’un à l’autre sans chercher à se rendre intéressant, d’en venir avec lui à l’essentiel puisque la rencontre ne pourra pas se prolonger ou se répéter. Dans ces conditions, la sincérité, la disponibilité, l’humilité, la compréhension semblent naturelles, alors que l’on se sent contraint de tenir son rôle devant de vieilles connaissances, et de défendre ses idées plutôt que de les échanger.