Fond, forme

Dès leurs premières rédactions à l’école primaire, on apprend aux enfants à distinguer le fond de la forme. Ils apprennent ainsi qu’il ne suffit pas d’avoir une histoire à raconter ou des idées à exposer, mais qu’il faut aussi se donner la peine de bien les présenter, en choisissant les bons mots et en composant de belles phrases. Cela vaut d’ailleurs la moitié des points, et l’admiration des condisciples lorsque l’instituteur lit la copie à haute voix. Dans les commentaires littéraires qui viennent plus tard, les étudiants sont obligés d’analyser séparément le contenu et le style des œuvres au programme, avec toutes les cas de figures possibles, des styles transparents ou illisibles, aux contenus insignifiants ou incompréhensibles, en passant par les œuvres, les plus difficiles à expliquer, où l’un et l’autre sont indissociables.

À force de fréquenter la littérature, on prend conscience que ce sont ces œuvres indescriptibles qui comptent, toutes contenues dans leur style : ce n’est ni une manière qui recouvre une matière ni une matière qui se coule dans une manière, mais une fusion des deux dans une écriture. Ces textes sont d’ailleurs inépuisables, alors que les belles histoires se consument au cours de la lecture, s’oublient aussitôt après. Suite à un curieusement renversement de perspective, on ne s’intéresse finalement plus qu’à ces auteurs, peu nombreux somme toute, qui nous parlent, peu importe ce qu’ils disent. Et, à force de fréquenter les hommes, de se rendre compte que, comme ces écrivains, ceux qui intéressent ne sont pas ceux qui vivent d’autres choses que les autres – nos histoires ne diffèrent guère – mais qui les vivent autrement. « Le style, c’est l’homme » (Buffon) est une terrible réalité, car cela ne signifie pas que l’homme singulier se caractérise par son style (de plume, de vie), mais qu’il se réduit à son style puisque notre destin est fondamentalement le même.

Et l’univers, ne serait-il pas qu’une forme sans contenu ? Un puits sans fond? Une coquille vide? Un échafaudage suspendu ? Une structure absente? Un couteau sans lame dont il manque le manche? Un creux néant musicien? Et la vie serait alors d’autant plus belle qu’elle est gratuite, évanescente, improbable. Et si jamais elle avait un sens, il serait absurde. C’est bien l’indicible que disent les écrivains, l’invisible que montrent les peintres, l’inintelligible qu’expliquent les philosophes, l’inexistant que vénèrent les prêtres. À chacun son style, et moi je garde la conviction, quand je peine sur mes rédactions, qu’il suffit d’un mot bien choisi pour que la vie soit plus belle, d’une phrase bien tournée pour que monde soit plus sensé.