Essentiel, accessoire

S’il y a une consigne qui m’a été répétée la vie durant,  c’est bien celle de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Par mes parents qui me donnaient inutilement de bons conseils, par mes professeurs qui lisaient mes verbeuses dissertations, par mes amis qui s’inquiètent de me voir stressé, par une compagne qui menaçait de s’en aller, par des collègues qui ne partagent pas mes théories, par le politicien dont on sollicite vainement une intervention, par mes étudiants qui attendent impatiemment une conclusion, par les philosophes dont les livres sont empilés sur ma table de nuit, par mon contrôleur fiscal pour des raisons qui m’échappaient. Mais de quoi est-il question, en fait ? L’essence d’une chose, d’une relation ou d’une vie est non seulement leur composante principale, leur centre de gravité, mais la condition de leur existence (je ne sais pas si les existentialistes seraient d’accord avec ceci ?). Par contre, on pourrait facilement se passer de leurs accessoires, ou les remplacer par d’autres, qui ne font que les compléter ou les agrémenter. La première comparaison qui me vient en tête est syntaxique : le verbe est l’essentiel de la phrase, le mot qui la représente (pas de phrase sans verbe, pas de verbe conjugué sans phrase, estime-t-on généralement) et qui l’organise (la fonction des autres mots dépend de leurs rapports avec lui), tandis que les compléments circonstanciels sont accessoires (on peut les déplacer, les substituer, les effacer) sans risque pour la structure de la phrase. Or il existe pourtant des phrases sans verbe (« Silence! ») et d’autres impossibles (« Il habite à Bruxelles. ») ou absurdes (« Il est interdit de marcher sur la pelouse. ») sans compléments circonstanciels. Dans la vie aussi, se présentent des situations où, selon les modèles théoriques ou au moins habituels, l’essentiel semble manquer, mais qui n’en fonctionnent pas moins bien, peut-être mieux : une famille sans autorité paternelle, une relation sentimentale sans exclusivité, une école sans examens, une usine sans patron, une affaire sans profit financier. D’autre part, on connaît ces détails essentiels qui, dans l’amour, dans l’art, dans la convivialité, dans le bonheur, font toute la différence. En fait la survie de l’homme sur la planète, on s’en rend compte seulement maintenant, tient à des phénomènes que l’on croyait accessoires, comme une température moyenne d’un degré de plus ou la disparition des abeilles butinantes.

Cette opposition entre l’essentiel et l’accessoire en rappelle une autre, sur le plan sémantique cette fois, entre le sens premier d’un mot, tel qu’on le trouve défini dans le dictionnaire et qui serait commun à tous ses usages (la dénotation); et les sens seconds, accessoires, qui se seraient ajoutés à la dénotation par les contributions de la culture, du contexte ou des locuteurs eux-mêmes (la connotation). Les sémioticiens ont montré que le sens premier, explicite, répertorié des mots n’est que la partie émergente de leur signification, alors qu’ils suscitent dans notre pensée, dans notre mémoire, dans notre imagination, au cours de la conversation ou de la lecture, d’autres significations  foisonnantes, composites, changeantes, inspirantes qui fertilisent la langue et qui profitent à ceux qui l’utilisent. Le mot « pomme » peut vous renvoyer au péché d’Adam et Ève comme au grenier de vos grands-parents qu’elles embaumaient quand on les y laissait sécher. Nos échanges quotidiens, avec leurs sous-entendus complices, et plus particulièrement les textes poétiques, avec leurs secrets et leurs ambiguïtés, reposent essentiellement sur ces significations secondaires, théoriquement accessoires, par-dessus l’épaule des sens propres, théoriquement essentiels. Les connotations non seulement donnent leur consistance aux mots, mais elles leur donnent surtout vie, ainsi que de l’humanité à nos communications. Raison pour laquelle Orwell mettait en garde contre une novlangue – déjà en train de proliférer, cependant – expurgée de ces significations accessoires, tellement essentielles.

En prenant exemple sur les maîtres Zen et les auteurs d’haïku, menons une révolution, imperceptible, bien entendu, pour inverser l’ordre de l’essentiel et de l’accessoire, et pour réhabiliter par la même occasion les compléments circonstanciels et des significations implicites !