Du matin, du soir

Je connais des personnes qui ne sont pas fréquentables… avant 10h du matin. Elles en veulent à la terre entière, à l’humanité au complet d’avoir à se réveiller et à sortir de leur lit. Pour elles, rassembler ses esprits n’est pas une expression imagée après le naufrage de la nuit qui les abandonne chaque matin sur une plage déserte. Et chaque matin de devoir retrouver des raisons et la force de vivre comme s’il leur fallait reconstruire laborieusement l’univers, pièce par pièce, le repeupler, lui donner un sens, avant de pouvoir y prendre place et y tenir leur rôle. Entre-temps, rien à espérer de ces personnes  : leur humeur est tel un champ de mines dont il est préférable de se tenir à distance en attendant qu’elles se réconcilient enfin avec le monde, et redevenir alors les personnes agréables de la veille, dynamiques et heureuses de vivre au point de vouloir prolonger indéfiniment les soirées qu’elles affectionnent particulièrement.

Je connais des personnes, pour être l’une d’entre elles, pour qui le matin n’arrive jamais trop tôt parce qu’elles ont la conviction qu’un monde nouveau, certainement meilleur, en tout cas différent de celui de la veille, leur est offert. C’est avec espoir qu’elles attendent que le ciel s’éclaircisse derrière la fenêtre et avec soulagement qu’elles voient l’aurore chasser la nuit et les idées noires qu’elle inspire à ces mauvais dormeurs. C’est alors le moment idéal pour comprendre le monde, la vie, et faire des projets sages ou extravagants pour les améliorer. Tout est possible devant la page blanche matutinale grâce à ce regain d’énergie, à cette créativité renouvelée, à cet enthousiasme juvénile, cette joie de vivre que le petit jour insuffle à ses adeptes. Raison pour laquelle ces derniers trouvent peu exaltantes les soirées qui s’éternisent et au cours desquelles ils rêvent déjà du matin suivant.

Chacun vit le temps qui passe et la succession des jours comme il veut, ou plus précisément comme il peut car on n’a guère le choix. Faire appel à la chimie lourde pour modifier la subtile alchimie de nos biorythmes personnels est aussi douteux que dangereux. Chaque personne comme chaque planète tourne à sa propre cadence, voilà tout. Le problème est d’accorder les emplois du temps quand les couche-tard et les lève-tôt vivent ensemble. Comme les ouvriers d’usine qui se relaient à tour de rôle devant leur machine et ne font jamais que de se croiser, il est nécessaire de s’organiser pour trouver l’occasion d’aller boire un verre ensemble, par exemple à la pause de midi qui convient aux uns et aux autres.