Dr Jekyll, Mr Hyde

Par son Dr Jekyll et Mr Hyde (1886), Stevenson a remis en cause ou précisément déplacé une ligne de démarcation cruciale de l’humanité : à l’opposition entre les hommes bons et les hommes mauvais, il a substitué la division (inégale, instable) entre la part bonne et la part mauvaise de chaque homme. Cette nouvelle dualité est tellement fondamentale que l’histoire n’a cessé d’être reprise, adaptée, invoquée au point de devenir un des grands mythes de la modernité comme celui de Frankenstein qui l’a précédé (1818) et avec lequel il n’est d’ailleurs pas rapport. Les théories de Freud, dès 1900, apporteront une caution scientifique au principe que chacun est composé de facettes multiples, dont certaines inconscientes, et animé de pulsions contradictoires, dont certaines peu recommandables.

Ce transfert de responsabilité de la malveillance de certains hommes à tous les hommes n’est pas vraiment neuf. Le christianisme a fait de nous tous des coupables dès la naissance (la nôtre comme celle de l’humanité), et représente la vie, y compris celle des saints, comme une incessante lutte entre notre part divine et notre part satanique jusqu’au jugement dernier. La modernité revisite cette conception ancestrale au travers de la science qui, à partir de cette époque, va bientôt envahir et conduire le monde : faut-il rappeler que Frankenstein et Jekyll, tous deux médecins, tous deux aussi de dangereux illuminés, annoncent les  recherches scientifiques les plus contemporaines. L’intérêt que suscitent actuellement la bipolarité et ses troubles relève probablement de la même fascination à l’endroit du Jekyll/Hyde que nous serions tous.

Nous sommes en effet conscient que nous pouvons nous montrer bien différents selon les circonstances et de notre humeur ; il peut nous arriver de ne pas nous reconnaître, s’excuse-t-on dans certains cas. À l’extrême, on sait que la barbarie peut susciter des vocations de tortionnaires ou de héros. Et la terrifiante question : et moi, aurais-je été un brave, un salaud, plus simplement un lâche ? Selon l’existentialisme (qui est un humanisme), ce ne sont pas les gens qui sont bons ou mauvais une fois pour toutes mais les différents actes qu’ils posent chaque fois librement et dont ils doivent assumer la responsabilité : une philosophie qui peut soulager ou au contraire inquiéter.

Mais la question n’a plus l’air d’être d’actualité. Quand tout semble balisé et banalisé, on a l’impression qu’on n’a plus l’occasion de poser des actes qui comptent, ni de choisir entre le Jekyll ou le Hyde qui sommeillent en nous, impuissants que nous sommes devant nos gènes et nos neurones, comme devant l’économie et la politique, qui ensemble décident de notre sort. À une époque où l’on ne distingue plus les bons des mauvais à la télévision, mais seulement ceux qui réussissent brillamment de ceux qui échouent misérablement, notre Jekyll se défoule avec les jeux vidéo tandis notre Hyde verse son obole aux œuvres caritatives.