Dans, hors des limites

À une ère aussi libérale et individualiste que la nôtre, les limites – naturelles ou sociales – ont mauvaise presse, comme si elles n’existaient que pour empêcher, contraindre, dissimuler, enfermer, à moins qu’elles ne nous stimulent à nous dépasser pour les franchir. Il faut cependant rappeler que nous avons besoin de limites comme repères, mesures, structures, digues, garde-fous pour nous préserver de l’infini et l’indéfini qui, à l’extérieur comme à l’intérieur de nous, sont insupportables… si on n’est pas Bouddhistes. Qu’on ne cesse de les défier, de les déplacer, de les remplacer, d’en dresser de nouvelles confirme d’ailleurs que les limites créent en les circonscrivant les espaces, les moments, les ensembles, les domaines, les groupes, les concepts indispensables à la vie. N’est-ce pas en opérant à une série de séparations que Dieu créa l’univers en le sortant du néant selon le Livre de la Génèse ?

Depuis qu’il est conscient du monde comme de lui-même, c’est maintenant l’homme qui croit pouvoir fixer lui-même ses limites à la place de celles de la nature qu’il prend le risque d’ignorer. Les sciences repoussent chaque fois plus loin les frontières de ce qu’il est possible de savoir, et les technologies, celles de ce qu’il est possible de faire, et donnent ainsi l’impression qu’il n’y a plus de limites, en tout cas qu’elles, les sciences et les technologies, ne devraient pas en avoir quels qu’en soient les dangers. Ce sont nos limites physiologiques et psychiques qu’ambitionnent de renverser la médecine et maintenant en particulier les neurosciences, ainsi que toutes sortes d’aventuriers et d’apprentis sorciers du transhumanisme. On appelle « progrès » chacune de ces avancées, sans tenir compte des sacrifices qu’elles provoquent ailleurs, des nouvelles ignorances, incompétences, aliénations. Les limites sont effectivement liées les unes aux autres pour constituer le cadre et le système de notre monde au milieu de l’univers incommensurable. Les philosophes savent depuis longtemps que les découvertes créent toujours plus d’inconnu qu’elles n’en dissipent. Nous n’en auront donc jamais fini des limites qui ne sont  pas aux confins mais au cœur de cet univers.

Notre environnement social, culturel, intellectuel aussi est parcouru en tous sens par des limites que tout le monde contestent et dont d’aucuns rêvent même de pouvoir se passer. Un sentiment que l’on partage quand on voit s’ériger partout des murs de béton, des rideaux de fer, des plafonds de verre. Les limites constituent pourtant l’architecture, y compris ses fondations, de chaque communauté et individualité, qui comportent également des portes, des fenêtres, des passerelles, à l’intérieur comme vers l’extérieur. Pas plus la société que notre pensée ne peuvent devenir des open space : tantôt en distinguant, tantôt en associant, les limites sont autant la condition des appartenances que des singularités, des partages que des autonomies, des responsabilités que des libertés. Chacun a besoin de limites pour se situer par rapport à soi comme par rapport aux autres, parfois pour se protéger d’eux comme de soi-même. Les limites garantissent également la diversité : ne pas protéger les différences, c’est se priver de pouvoir s’enrichir à leurs contacts et de leurs échanges. C’est quand elles deviennent des frontières inamovibles ou infranchissables entre les gens comme entre les idées que les limites sont aussi dangereuses que le chaos dont elles prétendent préserver. Elles doivent donc rester à géométrie variable dans nos espaces privés et publics, dans nos esprits comme dans notre environnement.

Avec une exception, une limite à ne pas franchir sous peine de ne pas pouvoir en revenir : celle qui sépare la vie de la mort. Cette frontière a toujours fasciné les hommes depuis qu’ils savent qu’ils meurent, et le passage de part et d’autre a toujours constitué l’objet principal des religions, des mythes, des légendes, comme des histoires de fantômes et de revenants. Mais depuis que la médecine s’acharne à faire de ces rêves – des cauchemars – une réalité, non seulement à prolonger la vie au-delà des limites, mais à la créer de toutes pièces, comme le Docteur Frankenstein le prévoyait, on transgresse les bornes non seulement de la science mais de l’humanité : le transhumanisme sera probablement un posthumanisme. Les bouleversements que créent déjà à l’heure actuelle les manipulations génétiques et les changements de sexe, aux confins du vivant, annoncent le chaos que provoquerait le franchissement de l’ultime limite, le dernier garde-fous.