Croyant, non-croyant

Alors que l’on établit entre ces deux états de « croyant » et de « non-croyant » une distinction radicale, sans nuance ni variante, qui peut mener à l’échafaud dans certains pays, et en enfer selon certaines religions, j’ai toujours eu personnellement les pires difficultés à me situer d’un côté ou de l’autre de cette frontière qui, pour moi, reste floue et poreuse. Aussi bien le terme de « croire » que son objet (et même sa préposition « à » ou « en »!) pose problème. Selon les cas, ce verbe polysémique peut être synonyme d’ « espérer », d’ « estimer », d’ « admettre », de « s’imaginer », de « faire confiance », de « faire l’hypothèse », de « se rallier »… En tout cas, contrairement à « savoir » (même s’il existe des savants crédules ou incroyables), « croire » suppose toujours que l’on puisse se tromper, ce qui explique a contrario les efforts désespérés des prosélytes pour présenter l’objet de leur foi comme avéré. Or un croyant sincère, aussi fervent soit-il, n’oublie jamais que ce en quoi il croit reste incertain et que l’on peut aussi bien croire en d’autres choses, sinon ce n’est plus un croyant mais un mystique illuminé ou un dangereux sectaire.

Dans tous ses sens, « croire » ne me gêne pas en tant que tel. Je crois en beaucoup de choses dont je ne pourrai jamais vérifier ou prouver l’existence, l’amour étant une des principales, ou un avenir meilleur en étant une autre. Mais peu importe le bien-fondé de ces convictions si le seul fait de croire, d’espérer, procure le bonheur, donne de l’énergie ou simplement la force de vivre. Je dirai même que c’est la beauté et la dignité de la confiance et l’espérance que de résister à tout, y compris à l’épreuve des faits dans certains cas. Le mari trompé comme le malade agonisant peuvent se faire une tellement haute idée de l’amour et de l’espérance qu’elle dépasse leur malheur et leur angoisse. La foi aussi, aussi lucide doit-elle rester, ne peut déplacer des montagnes que si elle est profonde et authentique.

Le mot « dieu » n’est pas moins polysémique que le mot « croire ». Mais la question de choisir (dans le meilleur des cas) son dieu est finalement accessoire par rapport à celle de croire s’il y en a un ou non, ou une instance qui y ressemblerait, ou un principe qui en tiendrait lieu, ou une idée qui l’illustrerait. Certains croient et s’en remettent comme à un Dieu, à l’Humanité, à la Science, à la Beauté, au Destin, et même au Rien ; il suffit de donner une majuscule à ces mots et ainsi un caractère absolu à ce qu’ils désignent. Je ne serais pas loin de penser que les hommes, depuis qu’ils savent être mortels et qu’ils sont devenus conscients de la vie comme d’eux-mêmes, partagent tous la conviction que leur existence individuelle s’inscrit – sans que cela l’explique ou la justifie forcément – dans un ensemble ou une dynamique qui la dépasse. La physique, la biologie, l’histoire, ne leur donnent pas tort; les arts, la philosophie, la religion leur donnent raison.

Aussi indispensables l’un que l’autre à la vie, peu importe finalement leur objet, l’amour et la foi reposent sur le doute qu’ils redoutent mais qui les nourrit, qui les grandit. Dès qu’ils deviennent certitudes, comme tous deux y aspirent pourtant, ils perdent paradoxalement tout leur crédit. Pour ma part, pas besoin qu’il puisse exister un conjoint parfait pour tomber amoureux ou un bon dieu pour me recueillir dans une église (ou un temple, une mosquée, un monastère…) comme devant un lever de soleil.