Les cowboys, les indiens

Une alternative qui a animé mon enfance et celle de mes condisciples et copains était de savoir si on allait tenir le rôle de cowboy ou d’indien pendant le jeu qui se déroulerait une dizaine de minutes dans la cour de récréation, entre les marronniers, ou toute l’après-midi du mercredi sur le terrain vague du quartier.

Les plus grands ou les plus effrontés s’autoproclamaient grands chefs ou shérifs avant de constituer les deux équipes qui allaient s’affronter pendant le jeu. C’était à celui  qui criait ou gesticulait le plus pour être choisi dans celle des indiens ou celle des cow-boys. Pas besoin d’accessoires ni de scénario; on improvisait en cours de partie.

La victoire était toutefois assurée aux enfants qui joueraient les cowboys, peut-être pas sans sacrifices – ils pouvaient être tués plusieurs fois entre-temps – mais il était convenu que le dénouement de nos combats, aussi fantaisistes étaient-ils, devait respecter au moins ce fait historique que nous avions appris à l’occasion des westerns du samedi soir à la télévision, même si on ne parlait encore de génocide à l’époque.

C’était donc entendu que les cowboys étaient les plus forts, qu’ils étaient équipés d’armes modernes, qu’ils préparaient l’avenir, celui des chemins de fer, notamment, et plus tard des fusées,  tandis que les indiens étaient de pitoyables sauvages, courageux certes, mais démunis et infortunés. Mais cela les rendait encore plus honorables puisqu’ils connaissaient dès le début du jeu sa funeste issue en ce qui les concernait.

Face aux petits cow-boys qui tenaient à gagner, sans plus, les motivations des petits indiens étaient plus subtiles : outre l’attrait de l’exotisme, ils éprouvaient peut-être de la compassion pour les irrémédiables vaincus qu’ils incarnaient et de la solidarité pour tous les affligés du monde. Plus que cela, je me demande si en rejouant jour après jour la passion des Indiens, ils ne cultivaient le sentiment qu’il y avait peut-être des choses plus importantes que la victoire.

Quand on cesse de jouer aux cowboys et aux indiens pour des occupations d’adultes, on prend vite conscience que ce ne sont tout compte fit que d’autres jeux, avec des gagnants et des perdants souvent fixés d’avance aussi. Et de se demander dans quel camp on se trouve finalement?