Contraire, complémentaire

On compare généralement les pensées orientale et occidentale à propos du dualisme. Alors que la première le réfute en faveur de la conciliation, voir l’identité des contraires, et de l’unité de l’univers et de l’expérience humaine, la seconde en a fait la clé de voute de sa conception du monde et de la logique du raisonnement, la dynamique de la recherche scientifique, de son évolution historique, de l’organisation de la société qui sont toutes basées sur la distinction, l’opposition, la confrontation – le « monisme » faisant figure d’exception dans la philosophie occidentale.

« Penser, c’est dire non », a écrit Alain : non aux premières impressions, non aux idées reçues, non aux idéologies ambiantes, non aux conceptions précédentes, non à l’état de fait, non à ses propres convictions. On sait combien est importante la phase d’opposition par laquelle passent tous les bébés vers dix-huit mois pour leur développement psychique. S’opposer aux autres est non seulement la base de notre individualité mais aussi de l’esprit crique et du libre arbitre. D’où la tournure polémique que prennent beaucoup de nos interactions intellectuelles et sociales, même les plus banales, ce qui surprend parfois les étrangers qui ne partagent pas cet état d’esprit. Au-delà de ces altercations du quotidien, la dialectique historique rend compte du principe d’évolution du monde et de la pensée humaine par leurs contradictions successives. La démarche scientifique, plus précisément, repose sur la confrontation de données entre elles et de théories qui prétendent les expliquer.

La linguistique, par exemple, a pris un tournant décisif lorsqu’elle a opposé radicalement son analyse méthodique à la réalité empirique foisonnante, et, au sein de ses analyses, lorsqu’elle a décrit en les opposant des plans différents, et, sur chacun de ces plans, lorsqu’elle a décrit en les opposant des unités différentes avant de les articuler les unes aux autres pour former des unités d’un rang supérieur, et ainsi de suite. Ainsi elle a pu établir, sur le principe essentiel de l’opposition, le système de la langue dont la mécanique aussi fine que complexe permet de communiquer de l’information. Le structuralisme a ensuite gagné les autres sciences humaines qui sont devenues grâce à cette méthode rigoureuse plus scientifiques, mais moins humaines. En effet, contrairement aux unités de l’analyse formelle, l’intuition, l’imagination, l’empathie, la collaboration, la convivialité, la créativité, le plaisir… ne fonctionnent pas sur le mode de l’opposition mais de l’association (libre).

On doit aussi au même principe de l’opposition et de la séparation le découpage du savoir et du savoir-faire en différentes spécialités, et en conséquence du découpage de l’homme et du monde sur lequel ces savoirs et savoir-faire portent. Les sociologues ont autant de difficultés à s’entendre avec les anthropologues que les cardiologues avec les psychologues, les politiciens avec les philosophes, les plombiers avec les électriciens,  qui tous, semblent-ils, restent convaincus qu’il faut diviser pour régner. On mesure pourtant actuellement les tragiques conséquences qu’ont entraîné dans la civilisation occidentale, comme si elle était passée sous la guillotine, la séparation, puis la rivalité entre le corps et l’esprit, et, conjointement, entre l’homme et la nature, au détriment des deux.

À voir le peu de succès des appels à l’interdisciplinarité et aux concertations de toutes sortes, il semble bien difficile de recoller les morceaux ! Devant des partis opposés, hommes ou idées, on peut pourtant compter sur trois méthodes : le compromis, qui ne peut cependant contenter personnes et qui annoncent de nouveaux clivages et querelles pour bientôt ; la synthèse, qui suppose qu’on réconcilie les contraires dans un terme qui les dépasse, mais dont la dynamique dialectique connaît souvent des blocages, en plus de faire de l’opposition, voire de la guerre, un passage obligé. Puis il reste à écouter ce que proposent les savants orientaux depuis toujours, ce que relaient des scientifiques et penseurs occidentaux depuis peu, à savoir que la complexité de la réalité et des hommes ne doit pas être interprétée et traitée en termes d’oppositions, mais d’interactions, de complémentarités, de solidarité, et que les différences sont complémentaires et profitables, comme des reflets de la même unité. Mais pour accepter ces leçons et adopter cette mentalité, faut-il encore que l’homme dépasse dans son développement la phase infantile de l’opposition, et qu’il puisse reconnaître un jour que « vivre, c’est dire oui ».