Connaissances, compétences

Les psychopédagogues font une opposition claire et nette entre les savoirs déclaratifs – les connaissances que l’on aura mémorisées, par exemple un nom, une citation, un théorème, et que l’on doit formuler verbalement pour pouvoir les utiliser ou pour donner la preuve de leur acquisition –, et les savoirs procéduraux (ou savoir-faire) – les compétences que l’on acquière par la pratique (l’imitation, les essais-erreurs) et dont on ne peut démontrer la maîtrise qu’en les mettant en œuvre, sans souvent pouvoir expliquer comment on procède –. Essayez par exemple de décrire, sans rien montrer ni même faire de gestes, seulement avec des mots, comment vous procédez pour nouer les lacets de vos chaussures chaque matin,  ce que vous êtes pourtant capables de faire les yeux fermés! Les neurologues ont pu démontrer que ces deux types de savoir ne relèvent d’ailleurs pas des mêmes systèmes cérébraux, même s’ils peuvent bien entendu entrer en interaction dans l’apprentissage et la vie quotidienne.

La distinction de ces deux types de savoir, les connaissances et les compétences, est importante, mais leur articulation l’est encore davantage. Elle a d’ailleurs provoqué récemment un débat acharné dans l’enseignement où on les a opposées les unes aux autres, alors qu’elles sont évidemment complémentaires, pour favoriser les compétences qu’on jugeait être les seules utiles dans un monde où tout doit effectivement être pratique et rentable, à commencer par l’école, semblerait-il. Les connaissances à la trappe ! Plus raisonnablement, les linguistes et les professeurs de langue évaluent le rôle respectif des savoirs déclaratifs et procéduraux dans la pratique et l’apprentissage des langues qui comptent des facettes aussi multiples que variées. On constate par exemple qu’il est aussi difficile à un étranger de mettre en pratique dans la communication les règles qu’il a apprises dans une grammaire, qu’à un natif d’expliquer les règles de grammaire de sa langue maternelle qu’il pratique sans y réfléchir. Expliquer et utiliser une langue sont bien deux choses distinctes, comme de conduire une voiture et de décrire le fonctionnement d’un moteur, même si connaître la mécanique peut tout de même aider à devenir un meilleur pilote.

En va-t-il de même pour le savoir-vivre, qui relève aussi de savoirs et de savoir-faire ? Les philosophes et les psychologues qui se chargent d’expliquer l’existence, ses principes comme ses modalités, sont-ils plus à même de bien mener la leur ? En fait, il y a longtemps que la philosophie n’enseigne plus le bonheur, comme à ses débuts dans l’Antiquité, et que ses savants ne prétendent plus être des sages. Mais la question reste entière : savoir et savoir-faire sont-ils indépendants en cette matière aussi, ou bien l’un peut-il contribuer à l’autre et vice versa? En fait, cela pourrait être l’exact contraire, à savoir que les personnes qui ont la chance d’être dotées d’un naturel heureux ne se posent pas autant de questions et n’ont donc pas autant d’explications à donner à propos de la vie que ceux, moins chanceux, pour qui elle est compliquée… et le restera, malheureusement. De la même manière que les surdoués ne sont généralement pas de bons enseignants dans la mesure où ils ne comprennent pas les difficultés que rencontrent les autres, les gens heureux, philosophes de nature, n’ont guère de conseils à proposer aux autres, seulement leur exemple.

Quant aux gens pour qui la vie n’est pas si simple, dont nous faisons manifestement partie, et qui cherchent désespérément à y trouver ou à lui donner des explications, ils ont la consolation de savoir qu’ils existent aussi une troisième catégorie de personnes, celles pour qui la vie est également compliquée mais qui ne cherchent pas à se la rendre sinon plus facile mais au moins plus intéressante en se posant des questions comme nous cessons de le faire.