Conformisme, anticonformisme

Une des premières et principales préoccupations d’un individu est de manifester sa différence, à commencer  par rapport à sa mère avec laquelle il se confondait avant la naissance et dont l’amour rassure et entrave à la fois. Puis avec son père qui – traditionnellement – incarnera l’autorité et la norme pour longtemps. À moins d’avoir un jumeau peut-être, le petit d’homme n’aura de cesse de dire, de montrer, de prouver que « je » est à nul autre pareil. La différence est intrinsèquement liée à l’autonomie et à l’identité : la durée d’une vie ne suffit pas pour se connaître et se faire reconnaître, pour tenter d’échapper à l’in-différence que représente la mort, à titre personnel comme social.

Le paradoxe est que la différence ne peut s’apprécier et se créer que par rapport à un modèle qu’elle confirme indirectement. L’enfant, surtout l’adolescent, mais aussi l’adulte tout au long de son existence, est sans cesse tiraillé par cette double contrainte d’imiter et de récuser l’exemple que lui donne son entourage. Il adapte, alterne, combine les deux attitudes conformiste et anticonformiste, plus ou moins harmonieusement, ou choisit des options plus radicales : la solitude ou la révolte. Mais l’une et l’autre restent tout de même des compromis puisque autant la solitude que la révolte ne peuvent que s’inspirer d’exemples précédents et entraîner de nouveaux  modèles. Tout compte fait, chacun veut être différent comme les autres.

L’insoluble et angoissant dilemme de la différence est à l’origine de ce que Barthes a appelé le système de la mode qui ne concerne pas que l’habillement mais toutes nos représentations et nos comportements sociaux. Ce système repose sur un complexe, subtile et incessant dosage de ressemblances et de dissemblances par rapport aux multiples et divers modèles ambiants. Plus ou moins populaires, temporaires, spécifiques, ces paradigmes sont en concurrence les uns avec les autres dans différents domaines et, sans que l’on puisse parler de progrès, assurent à la fois pérennité et dynamisme de la vie sociale, culturelle, intellectuelle.

Chacun doit se positionner par rapport à ces modèles : on peut se conformer à l’un ou à l’autre, au choix, ou en prendre le contrepied de manière flagrante (mais inoffensive), ou les détourner de manière discrète (mais insidieuse), de façon à assurer sa différence sans les inconvénients de la révolte ou de la solitude. Ce jeu relève autant de la liberté, de l’opportunisme, de la complicité, que de l’ironie. Bourdieu utilise le concept de « distinction » pour désigner ce détail qui fait toute la différence. Savants, artistes, intellectuels, politiciens, entrepreneurs, tous doivent se plier au système de la mode (des idées, des formes, des initiatives) pour en profiter et se faire reconnaître. Même les plus originaux d’entre eux ne refusent pas les modèles, ils se contentent d’en changer.

L’anticonformisme n’est donc finalement qu’un autre conformisme. Seule l’anarchie permettrait d’échapper définitivement aux normes, comme le rappelle l’amusant paradoxe : « Je voudrais bien devenir anarchiste mais personne ne veut m’expliquer les règles! » En fait, il y a bien une de règle, la plus exigeante de toutes : celle de n’en suivre aucune. Mais il faut avoir un sacré sens de l’orientation pour trouver son chemin sans carte ni boussole et de ne pas tourner en rond.