Conciliants, contrariants

Combien de personnes rencontre-t-on dans une vie? En faisant l’hypothèse, très approximative, que l’on fait en moyenne trois nouvelles connaissances par jour, ne serait-ce que pour un échange de cinq minutes (sans tenir compte des contacts virtuels qui ne comptent guère selon moi), cela fait un peu plus de mille personnes par an, de quoi remplir le Stade de France arrivé à la soixantaine. Pour gérer ces contacts au quotidien, nous ne pouvons nous retenir de juger et de cataloguer, même inconsciemment, toutes ces personnes, le tout premier critère étant certainement la sympathie qu’elles nous inspirent. Et ainsi de présager – à tort ou à raison – des rapports que nous aurons avec elles les quelques instants ou la plus longue période de temps que nous allons les côtoyer. Des innombrables classements que l’on établit intuitivement ou que proposent à profusion les psychologues, je retiens comme fondamental celui qui fait le partage entre les gens conciliants et les contrariants, indépendamment de leurs autres caractéristiques très diverses ; les premiers incarnant l’ouverture, la convivialité, l’espoir, les autres l’exact contraire, dans des proportions variées cela s’entend.

Nous nous sommes tous constitué une individualité en nous opposant aux autres lorsque nous étions bébés, puis lors de la puberté et de l’adolescence, plus ou moins radicalement selon les cas, avant de nous réconcilier généralement avec le genre humain et de réserver notre vindicte à ceux qui nous agresseraient. Il y en a pourtant qui continuent à pratiquer l’opposition systématique, ne serait-ce qu’à dose homéopathique, par leur esprit de contradiction qu’il exerce soit dans leur vie publique, soit dans leur vie privée, avec leurs proches, soit dans les deux, comme s’ils redoutaient de manière irrépressible de tomber d’accord avec les autres. Ne leur demandez pas pourquoi, cela les irrite davantage. Ils ne s’en rendent même pas toujours compte, c’est comme un réflexe. Vous dites blanc, ils diront noir; vous dites noir, ils diront blanc ; vous proposez alors gris, ils diront rouge…. pour revenir au blanc plus tard. Ces petites ou grandes controverses peuvent être intéressantes et stimulantes pour animer les conversations, les relations, les existences trop banales. Nous avons d’ailleurs besoin des « empêcheurs de tourner en rond » pour secouer nos habitudes et nos évidences. Quand il se fixe sur des peccadilles, cet esprit de contradiction suscitera de la compassion pour ceux qui ne peuvent s’empêcher de les provoquer à cause de tourments personnels plus secrets, et que l’on n’en aime pas moins pour la cause. À condition cependant de ne pas décourager au point qu’on cesse de leur demander un avis ou de leur proposer une initiative, prétextes à de nouvelles discussions et frustrations. D’autant que certains peuvent pratiquer en même temps la complaisance et la contradiction (« Faites ce que vous voulez, mais je ne serai pas d’accord. »), mettant l’autre dans une pénible situation de double contrainte.

La seule difficulté avec les conciliants, dont on recherche plus volontiers la compagnie, c’est qu’ils risquent de passer inaperçus tellement ils sont faciles à vivre, et qu’on abuse inévitablement de leur amabilité, qu’on finit même par leur manquer de respect sans s’en rendre compte puisqu’ils ne s’en plaignent pas. Il arrive aussi qu’on ne sache pas ce que, personnellement, ils souhaitent vraiment. Il leur est parfois impossible de répondre à cette simple question de savoir s’ils préfèrent aller à la mer ou à la monde l’été prochain ; décidez, ils seront d’accord avec vous! Est-ce parce que les deux options les intéressent ou les indiffèrent autant l’une que l’autre, ou qu’ils ne veulent pas en tout cas vous déplaire ou vous obliger? Et vous voilà embarrassé de devoir choisir seul. Plus qu’un être conciliant, mon père était un conciliateur, le plus ouvert et généreux qui soit. Très apprécié par tous et partout, il se dégageait de sa personnalité une sympathie communicative grâce à laquelle il parvenait toujours à mettre tout le monde d’accord et à réconcilier des ennemis. Pourtant, et je le regrette encore amèrement aujourd’hui, il m’est souvent arrivé de m’être montré exaspéré par son incommensurable compréhension, une des rares choses que mon père ne pouvait pas comprendre.

On me répondra qu’il faut toutes sortes de gens pour faire un monde. Que les classements sont tous contestables, voire néfastes tellement les gens sont complexes et imprévisibles. Que n’importe qui peut être d’humeur conciliante un jour et contrariante le lendemain. Que les grandes qualités n’empêchent pas de petits défauts, et les petits défauts cachent généralement de grandes qualités. Qu’on n’est pas toujours conscient et encore moins responsable de nos attitudes; que les gens difficiles à vivre le sont parce qu’ils ont (eu) une vie difficile à vivre. Et, finalement, que si on est de nature conciliante, convaincu qu’on a tout à gagner à prendre la vie et les autres du bon côté, on doit aussi en faire profiter ceux qui n’ont pas la même chance.

Et on aura raison; c’est d’ailleurs ce que je me répète à moi-même tous les jours pour essayer de m’en convaincre!