Simplicité, simplification

Sans être un spécialiste en astronomie ou en entropie, on peut sans trop de risque considérer que depuis le Big Bang le monde n’a cessé de s’étendre mais aussi de se complexifier. Des éléments nouveaux sont apparus pour entrer dans de nouvelles combinaisons les uns avec les autres, ceci multiplié à l’infini, et pour former – par hasard, semblerait-il – des choses aussi élaborées que des systèmes planétaires et des êtres humains. Quand ces derniers se sont manifestés, eux aussi ont apporté, en interaction avec leur environnement, une notable contribution à la complexité de l’univers tant sur le plan de l’organisation de leur existence que sur celui de leur capacité d’y penser.

La complexité est donc inhérente au développement du monde, de l’humanité et de chaque homme. Les enfants commencent par voir les personnes, les circonstances, les événements de leur entourage de manière simple, en les classant principalement entre ce qui est bien ou pas bien, en fonction de ce qui leur est favorable ou défavorable. Les idiots en restent à ce stade-là, alors que la plupart des gens se rendent vite compte que la vie et les êtres sont composés d’une infinité d’aspects, de niveaux, d’imbrications, de connexions, de tendances, de variantes, de nuances, d’intentions… éventuellement contradictoires, que l’on peut expliquer d’autant de manières différentes, et que c’est précisément ce qui fait leur intérêt, leur beauté et leur richesse, même si c’est au prix des difficultés que l’on éprouve parfois à les comprendre et à les accepter.

Si la complexité est la condition du monde comme la condition humaine, il ne faut toutefois pas la confondre avec la complication, cette dernière n’étant qu’une caricature, un travers pernicieux, un emballement incontrôlable et pathologique de la première. C’est le cas pour une personne dont les élucubrations tourmentées, l’agitation effrénée, les ambitions démesurées empêchent de voir ou de vivre la vie telle qu’elle est. C’est aussi le cas pour une communauté qui s’enferme dans le cercle vicieux de la bureaucratie aussi foisonnante qu’inutile qu’elle génère machinalement et qui la paralyse progressivement. À l’opposé de la complexité, la complication appauvrit, asservit, détruit les individus comme les civilisations.

Aussi répondons-nous volontiers à l’appel à la simplicité que lancent depuis toujours les penseurs orientaux, depuis plus récemment leurs épigones occidentaux, pourvu que ce soit en faveur de ce qui est fondamental dans l’homme comme dans la nature, ainsi que dans leur explication et leur sauvegarde. En s’en prenant aux complications, inutiles, aveuglantes, aliénantes, la simplicité rend hommage à la complexité qu’il faut accepter, respecter, intégrer car c’est en son sein que se trouvent l’équilibre et la plénitude. Par contre, il faut se méfier des politiciens, des idéologues, les technocrates qui encouragent non pas à la simplicité mais à sa funeste contrefaçon, à la simplification, qui n’est que renoncement, restriction, dénégation, sujétion. Pour faciliter notre vie, ces simplificateurs –  dont chaque injonction débute généralement par le mantra « il-n’y-a-qu’à » – prévoient des mesures effectivement simplistes qui consistent principalement à classer les personnes, les choses, les actions, les perspectives en deux seules catégories, selon qu’elles sont favorables ou défavorables à leurs intérêts à eux.